vendredi 12 janvier 2018

Enooormes !

Théâtre Trévise
14, rue de Trévise
75009 Paris
Tel : 01 45 25 35 45
Métro : Cadet / Bonne Nouvelle / Grands Boulevards

Spectacle musical écrit par Alyssa Landry et Emmanuel Lenormand
Musique de Thierry Boulanger
Mis en scène par Emmanuel Lenormand
Costumes de Benjamin Lefèvre
Décors de Christophe Auzolles

Avec Anaïs Delva (Mia), Cécilia Cara (Capucine), Marion Posta (Barbara) ou, en alternance, Claire Pérot (Mia), Dalia Constantin (Capucine), Magali Bonfils (Barbara)

Présentation : C’est l’histoire de trois femmes. En cloque. Trop glauque. Avec un polichinelle dans l’ tiroir. Trop « vieille histoire ». Avec une brioche au four. Trop chaud. Elles ne sont pas pour. Enceintes et, bientôt… énooormes !
Aidées de seize chansons, elles vont nous confier leurs angoisses, leur impatience, leurs joies. Choisir un prénom pour le bébé, apprendre à changer une couche, supplier pour des fraises, vanter la péridurale… Tout cela avec humour, charme et séduction.
A partir du moment où elles apprennent leur grossesse jusqu’à l’accouchement, bien des choses vont se passer. Un compte à rebours est lancé. Plus que six mois ; quatre mois ; trois jours ; deux heures avant l’arrivée de Monsieur Bébé. Seront-elles prêtes ? Bébé sera-t-il là à l’heure ?
Vivons ces neuf mois en leur compagnie afin de tout savoir…

Mon avis : Alphonse Allais avait affirmé sous forme de calembour que « La mère rit de son arrondissement ». C’est certainement le cas pour certaines femmes, et c’est tant mieux, mais il ne faut surtout pas en faire une généralité. On ne réagit pas toujours de la même façon lorsque l’on apprend que l’on a réussi avec succès un test de grossesse… C’est le cas de Barbara (Marion Posta), Capucine (Cécilia Cara) et Mia (Anaïs Delva), trois très bonnes copines, qui apprennent simultanément qu’elles ont « un polichinelle dans le tiroir ».

Enooormes !, avec trois « o » (« Occupé, comme leur ventre ; « Organique », pour tout ce qui s’y passe à l’intérieur ; « Osée », car on y appelle un chat un chat) est une pièce intéressante parce que, sous le couvert de la légèreté, elle frise parfois le documentaire. Les auteurs sont parvenus à nous amuser et à nous émouvoir en enfantant une comédie – à forte connotation musicale - sur un thème aussi vieux que le monde : la grossesse. Je crois que c’est la toute première pièce résolument obstétricale à laquelle j’assiste. En effet, on suit nos trois héroïnes depuis le jour où elles sont informées qu’une petite graine a germé en leur sein jusqu’à leur accouchement. Pendant neuf mois, donc, nous sommes les témoins de leurs états d’âme, nous assistons à leur évolution physique, nous vivons avec elles les conséquences à la fois physiologiques et psychologiques que leur état entraîne ; elles évoquent également des problèmes plus pratiques comme le choix du prénom, la pose des couches, les préparatifs de l’accouchement et l’option ou non de la péridurale… Tout y est !
Mais tout cela elles le racontent en fonction de leur mentalité, de leur vécu et, bien sûr, de l’implication du géniteur.


La pièce est drôle parce que les caractères des jeunes femmes sont totalement différents. Barbara, c’est la working girl doublée, en raison de son métier, d’une fashion victime. Dotée d’un sacré tempérament, elle est cash, exubérante, sceptique et pragmatique… Mia est plus discrète, plus en retenue. C’est une femme libre et indépendante qui cache sa fragilité en jouant les fatalistes et en se montrant un peu trop sûre d’elle… Et puis il y a Capucine. C’est quelque chose. Elle est romantique, catholique pratiquante (sa patronne doit être Sainte Nitouche) bref, c’est une ravie de la crèche. Conventionnelle et naïve, elle positive systématiquement.
Liées par une complicité et une amitié sans faille, elles peuvent tout se dire, tout se confier, y compris leurs désagréments les plus intimes (n’est-ce pas Mia ?). Et elles s’échangent en toute franchise leurs appréhensions, leurs peurs, leurs doutes, mais aussi leurs espoirs et leurs exaltations. Si le fond se veut sérieux parce que réaliste, les dialogues sont toujours drôles, excellement servis par trois comédiennes pleines d’énergie, de talent et de justesse et à la personnalité bien tranchée.


La construction de la pièce est simple car elle se compose d’une succession de saynètes ou de tableaux présentés dans l’ordre chronologique. En revanche, sa mise en scène est extrêmement bien travaillée. Utilisation de projections, d’accessoires, rôle important des voix off, scènes et chansons plus ou moins longues. Car, dans Enooormes ! il y a des chansons !
En effet de ces trois enceintes, naturellement, il sort du son… Un son tour à tour mélodieux, bluesy, rock’n’roll, jazzy, mélancolique. Lorsqu’elles chantent ensemble, leurs voix s’harmonisent parfaitement. C’est du miel pour nos trompes d’Eustache. Par moment, j’avais l’agréable sensation de retrouver l’ambiance vocale des meilleures comédies musicales américaines des années 50.
Chacune a son moment de bravoure. Capucine avec sa démonstration burlesque de l’utilisation des couches ; Barbara lorsqu’elle danse et joue avec un manteau vide d’occupant ; l’interprétation particulièrement émouvante de Mia dans une chanson intitulée « Seule ». Elles sont vraiment épatantes toutes les trois, chacune maîtrisant à merveille son registre. Mention particulière toutefois à Cécila Cara, dont le personnage est quand même un peu plus étoffé et fouillé que les autres. Elle nous révèle une fantaisie et un sens de l’humour qui, pour ceux qui ne la connaissent pas, est inattendu. Sa palette de jeu s’est encore élargie. Il y a en elle un petit côté Audrey Hepburn pas encore assez exploité. Alfred Hitchcock l’aurait adorée.

Comme son nom l’indique, Enooormes ! est une pièce gonflée, parfois crue, toujours distrayante, interprétée finement et malicieusement par trois pas très sages femmes aussi douées en comédie qu’en chant. Osons le néologisme : Barbara, Capucine te Mia sont rois exquises « partu-riantes »…

Gilbert « Critikator » Jouin






samedi 6 janvier 2018

Raphaël Mezrahi "Ma grand-mère vous adore !"

Théâtre Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Tel : 08 99 23 33 77
Métro : Grands Boulevards

Ecrit et interprété par Raphaël Mezrahi

Présentation : Il y a deux ans, dans un supermarché, alors qu’il faisait ses courses, Une file magnifique de 26 ans s’approche de Raphaël Mezrahi et lui dit : « ma grand-mère vous adore ! ». Une fois la déception passée, il se dit que ce serait un super titre de spectacle.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Pendant plus d’une heure et demie, il raconte des anecdotes improbables sur sa vie et sur toutes les rencontres incroyables qu’il a pu faire. Le tout ponctué de vidéos qu’il a proposées à la télé et qui ont été refusées (vous comprendrez - ou pas - pourquoi)…

Mon avis : Raphaël Mezrahi est un être à part dans l’audiovisuel français. Il n’entre dans aucun code établi. Il est dans son monde. Et lorsqu’il nous y invite, comme c’est le cas actuellement au Théâtre Grévin avec Ma grand-mère vous adore !, c’est pour nous proposer une sorte de rendez-vous en terre inconnue. Je dis bien « terre » car Raphaël Mezrahi, en dépit des apparences, n’a rien d’un lunaire. Il a les pieds et la tête bien enracinés au sol. Pendant deux heures, hôte débonnaire et facétieux, il joue les guides pour nous entraîner dans une galerie à nulle autre pareille.


Si Pierre Desproges nous bousculait et nous amusait avec ses Chroniques de la haine ordinaire, Raphaël Mezrahi, lui, nous propose plutôt ses « Chroniques de l’amour ordinaire ». Il aime les gens, surtout les petites gens. Et plus particulièrement les mamies. Il est en totale empathie. Suivi en permanence par son fidèle cameraman, Loïc, il pratique une forme d’ethnologie sociale en partant à la recherche de personnages d’autant plus saugrenus et loufoques qu’ils sont eux-mêmes, qu’ils sont vrais. Leur disponibilité, leur implication et, surtout, leur incroyable gentillesse nous font rire, certes, mais jamais d’un rire moqueur ou cynique. Ils ne provoquent chez nous de qu’indulgence et bienveillance.


Le seul en scène de Raphaël Mezrahi est tout entier placé sous le double signe du sourire et de la tendresse. Il n’y a aucune méchanceté chez lui. Et encore moins chez son double, le journaliste « professionnel » Hugues Delatte, très présent dans le spectacle… Sa cousine, Dolorès Boutboul me l’a d’ailleurs confirmé : Raphaël est consciencieux, sensible, il s’intéresse à son prochain, il le respecte et il l’aime. Le hic, c’est qu’il n’interviewe pas sur les sentiers battus. Il a le micro buissonnier. Il n’aime rien tant que de sortir des chemins balisés pour s’aventurer dans des endroits qui ne l’attirent que lui. Et il y déniche des petites pépites qui n’ont de valeur qu’à ses yeux. Il a ceci de paradoxal qu’il réussit le tour de force de donner de la vie au vide. Et de nous fasciner avec ça.

A travers des entretiens, des reportages, des micro trottoirs, des porte-à-porte, il nous entraîne dans son monde insolite, absurde, dérisoire mais profondément humain. Sa marginalité est voulue, assumée. Mais c’est aussi un faux naïf car son œil malicieux montre qu’il n’est dupe de rien. C’est ce qui fait sa force. Il sait que le monde est loin d’être rose mais il a délibérément choisi de n’en partager avec nous que les aspects les plus drôles, les plus légers et les plus tendres.

Gilbert « Critikator » Jouin


mercredi 3 janvier 2018

Suzanne, la vie étrange de Paul Grappe

Théâtre de l’Hôpital Bretonneau
23, rue Joseph de Maistre
75018 Paris
Tel : 06 58 32 26 06
Métro : Lamarck / La Fourche / Guy Môquet
Du 11 au 14 janvier (jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30, dimanche à 17 h 00)

Une pièce écrite et mise en scène par Julie Dessaivre
Librement inspirée de « La garçonne et l’assassin » de Danièle Voldman et Fabrice Virgili
Décor de Nicolas Roy
Costumes de Marie-Armelle Bloch
Lumières de Matthieu Tricaud
Création musicale d’Edouard Demanche
Avec Eloïse Bloch, Edouard Demanche, Constance Gueugnier, Zacharie Harmi, Léa Rivière

L’histoire : 1915. Paul Grappe déserte de front. De retour à Paris, il cherche une solution pour vivre. Libre. La police traque un homme ? Il sera une femme !
Pendant dix ans, aidé de Louise, son épouse, il est, aux yeux de tous, la charmante Suzanne. Mais, même maquillé, il demeure un mari possessif et violent.
La compagnie Rosa Rossa s’empare de cette histoire vraie et entremêle drame, humour et musique.

Mon avis : Je ne peux que vous encourager vivement d’aller découvrir cette pièce. D’abord, il y a l’endroit ; insolite : une salle de théâtre au sein d’un hôpital. Dépaysement garanti.
Mais surtout il y a la pièce qui y est donnée. Il ne faut pas beaucoup de temps aux comédiens pour nous attraper par les sentiments. D’autant que l’histoire qu’ils nous racontent est tirée d’un fait divers réel. Quand la réalité se teinte si joliment de fiction, on ne peut qu’être captivé, car concerné. Devant nous s’ébattent – et se battent – de vrais gens. Des gens comme nous quoi.


Comme Paul Grappe, on aurait peut-être pris la tangente du front pour échapper à l’horreur. Il en faut du courage pour déserter car, après, il faut survivre dans la clandestinité. Pour éviter un double enfermement : son corps d’homme recherché par la maréchaussée et le confinement dans le petit appartement qu’il partage avec son épouse, il devient Suzanne. Avec elle, il connaît la liberté, la griserie du danger, le pouvoir de la séduction et la débauche. La boisson aidant, Paul et Suzanne ont de plus en plus de mal à cohabiter. Impossible dans un tel dilemme d’échapper à la schizophrénie et à la violence.


Ce mélodrame qui se déroule il y a tout juste cent ans a de troublants accents d’actualité. On pense à ces femmes qui ont enduré les coups de leur conjoint durant des années et qui, par désespoir, se muent en meurtrière de leur bourreau. Comme Louise, elles ont défrayé la chronique. Comme Louise, elles ont droit, malgré tout, à notre compréhension, voire à notre indulgence.


Raconté comme ça, on se demande si cela vaut la peine de se déplacer pour assister à un drame. Eh bien oui ! Et même en courant car on rit énormément tout au long de la pièce. Remarquablement construite, elle nous fait vivre tout un éventail d’émotions. On passe du saugrenu au cruel, du cocasse à la répulsion, de la légèreté à l’agressivité, de la poésie au réalisme. On est troublé, amusé, révolté, secoué. Bref, il n’y a que de l’humain là-dedans...  La mise en scène est habile, maline, efficace. On passe d’un tableau à un autre avec vivacité, sans s’encombrer de fioritures. Un meuble qui change de place, un changement de costume, le tour est joué. On ne va qu’à l’essentiel. La bande son, enlevée, entraînante, vient contrebalancer les moments les plus âpres. On est dans la Vie. La vraie.

L’histoire, pour remarquablement construite qu’elle soit, ne saurait nous happer avec autant de vigueur sans la virtuosité des comédiens. Qu’est-ce qu’ils sont bons ces cinq-là ! Ils savent tout faire ; interprétant parfois plusieurs personnages, leur naturel est époustouflant. Aucun sur-jeu, que du naturel. C’est du théâtre bio.
On sort de l’Hôpital Bretonneau complètement revigoré. Ce spectacle devrait être remboursé par la Sécurité Sociale !

Gilbert « Critikator » Jouin


vendredi 8 décembre 2017

Pierre Palmade "Aimez-moi"

Théâtre du Rond Point
2bis, avenue Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Tel : 01 44 95 98 44
Métro : Franklin-Roosevelt / Champs-Elysées Clémenceau

Seul en scène écrit et interprété par Pierre Palmade
Mis en scène par Benjamin Guillard
Scénographie de Jean Haas
Lumières d’Olivier Oudiou
Son de Sébastien Trouvé

Présentation : Pierre Palmade a eu plusieurs vies, autant de grands écarts. Mais il revient aujourd’hui à la source de son art, à son amour de la scène en solitaire, à ses figures d’ébahis, de naïfs magnifiques ou de patriarches à la mauvaise foi bétonnée.
Il repart à l’aventure d’un tout nouveau spectacle ; sketchs, puzzle hilarant de figures humaines, galerie éclatée de portraits nourris à ses trente ans de carrière. Il revient, égal à lui-même mais grandi, toujours ahuri devant les folies des hommes, leur football, leur pouvoir, leurs scrabbles. Avec ses hanches qui se cassent, ses coups d’épaule, sa tête d’enfant, moineau tombé de haut, il reste abasourdi face aux absurdités de la vie. Buster Keaton de la parole, il accumule catastrophes et rires en cascades.

Mon avis : Mais oui Pierre, on t’aime ! Pas besoin de nous le demander encore. Ah, cet irrépressible besoin de se sentir sans cesse rassuré… Cet « Aimez-moi », c’est une plainte ou une exhortation ?

Pierre Palmade célèbre ses 30 ans de carrière et cela fait… 30 ans que je le connais ! Il n’avait que 19 ans quand je l’ai vu arriver à La Classe, dont j’étais parfois membre du jury pour les sélections. J’ai assisté à ses grands débuts au Point Virgule en 1989, et je l’ai interviewé pour la première fois fin août de la même année. Je me souviens avoir terminé mon article par ce jeu de mot approximatif : « C’est Palmade pour un début ! ». J’ai rencontré ses sœurs et plusieurs fois sa mère. On se croisait la nuit à l’Amazonial où il dînait souvent en compagnie de Jean-Marie Bigard, ou au Banana Café… Et, pendant plusieurs années, je l’ai régulièrement interviewé une fois par an, au rythme de ses nouvelles productions.


Pierre Palmade, je l’ai apprécié tout de suite. Il a apporté quelque chose de d’original, un type de personnage nouveau dans le monde de l’humour avec un univers si personnel. J’ai raffolé de son goût pour un non sense so British (ce devait être dans ses gènes car Bordeaux a été quasiment anglaise aux 14 et 15èmes siècles). Et puis, j’ai aimé l’homme, si attachant et irritant avec son mélange de doutes et de certitudes, ses maladresses, sa fragilité et sa fringale de vie. Bref, j’avoue faire partie des gens qui l’ont aimé, l’aiment et l’aimeront.

Je ne vois donc pas pourquoi, après trente ans de succès et d’aventures scéniques diverses, il s’inquiète encore de savoir si on l’aime. Hier soir, la grande salle du Rond Point était pleine à craquer. On ne se déplace pas un soir pluvieux et froid pour quelqu’un qui vous est indifférent. Le public vient par amour de l’humour si particulier de Pierre.
En plus, la promesse de le voir effectuer avec ce nouveau seul en scène une sorte de retour aux sources, un retour à ses fondamentaux, à savoir des sketchs mettant en présence toute une galerie de personnages, c’était tout à fait alléchant.


Effectivement, on retrouve le Palmade des débuts, mais avec l’expérience en plus, avec une parfaite maîtrise du jeu d'acteur et un peu plus d’assurance… Il attaque bille en tête avec une confidence complètement absurde qu’il veut nous faire candidement passer pour réelle : son enlèvement par un aigle à l’âge de 4 ans, ses deux années passées dans le nid du couple de rapaces et l’éducation qu’il y a reçue… Or, il réussit néanmoins à nous instiller un doute quant à la véracité des faits en nous affirmant que c’est au cours de ce stage aviaire qu’il a acquis, mimétisme oblige, sa curieuse tête d’oiseau. Si ça, ce n’est pas de l’autodérision !

Après un départ aussi extravagant, le ton est donné, il peut tout se permettre et nous entraîner dans un défilé de personnages tous aussi gratinés les uns que les autres ; certains revenant même plusieurs fois dans une sorte de running gag comme le bien barré Jacques Michelin. Cet hurluberlu reprend à sa manière la recette de « La Lettre », un sketch que Pierre avait écrit pour Muriel Robin. C’est d’une redoutable efficacité comique.

Sous des dehors de légèreté et de désinvolture, Pierre Palmade a l’art de glisser dans ses sketchs des situations et des propos qui donnent bigrement à réfléchir. Il introduit beaucoup d’humain dans son observation du monde qui l’entoure. Il adore jouer les étonnés alors qu’il est dupe de rien. Il s’amuse à analyser les méfaits d’une trop grande franchise (L’alcoolique, Myriam). Il aborde les difficultés de vivre en couple, surtout lorsqu’il y a un trop grand décalage entre les deux partenaires (Le Jeune). Il dénonce l’emprise maléfique qu’a sur nous la beauté. Il se complaît aussi, car il y excelle, à cultiver une vraie mauvaise foi (Plus de scrabble) ; etc, etc…


Ce spectacle est très homogène et plein de malice. Les sketchs sont plutôt brefs (il y en a une vingtaine). La mise en scène est impeccable car, en favorisant la suggestion, elle ne va qu’à l’essentiel. Et puis, j’insiste, derrière l’aspect parfois caricatural ou loufoque de certaines scènes, il y a beaucoup de sens. Avec Pierre Palmade, virtuose de la pirouette, il vaut mieux être équipé de lunettes double foyer car il y a presque systématiquement deux niveaux de lecture.

Enfin, quelques heures après le spectacle, il m’est soudain apparu comme évidente l’existence d’un message subliminal. Sur l’écran en fond de scène, on voit une lune qui grossit progressivement jusqu’à envahir l’espace. Bon sang, mais c'est bien sûr : Palmade, c’est l’ami Pierrot de la chanson ! En effet, c’est au clair de la lune qu’il vient nous prêter sa plume. Mais pas n’importe quelle plume, une plume d’aigle. D’un aigle fin. Fin comme lui.
Je suis désormais complètement rassuré : même s’il s’est souvent évertué de la brûler par les deux bouts, la chandelle de Pierre Palmade est bien loin d’être morte. Il a encore tellement de mots à écrire. Comme ça, on va encore pouvoir l’aimer un bon moment.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 1 décembre 2017

Noémie de Lattre "Féministe pour homme"

La Nouvelle Seine
Péniche sur berge
Face au 3, Quai Montebello
75005 Paris
Tel : 01 43 54 08 08
Métro : Saint-Michel

Tous les jeudis à 21 h 30

Ecrit et interprété par Noémie de Lattre

Présentation : Noémie de Lattre a des faux seins. Elle danse, change souvent de couleur de cheveux et écrit des lettres d’insultes aux gros cons des rues. Elle parle des hommes et des femmes, aux hommes et aux femmes ; elle parle de sexe, de carrière, de famille, de publicité et de quotidien. Elle porte des robes fourreau, des talons de 12 et des décolletés plongeants. Et pourtant, elle est féministe !
Elle, pour qui ce mot était synonyme de vieilles filles aigries à aisselles velues, va vous raconter comment elle en est arrivée là et comment ça va vous arriver à vous aussi…

Mon avis : Titré « Féministe pour homme », le nouveau seule en scène de Noémie de Lattre est un véritable manifeste (définition : « Déclaration publique par laquelle une personne expose un programme d’action ou une position, le plus souvent politique ou esthétique »). « programme d’action », « position », « politique » (dans le sens sociétal du terme) et « esthétique », ces quatre mots résument parfaitement ce spectacle. Il faut néanmoins préciser qu’il s’agit d’un manifeste festif car on y rit pratiquement tout le temps…

Lorsque nous pénétrons dans la salle située en proue de la péniche sur laquelle elle se produit, Noémie de Lattre est déjà sur scène… et sur Seine, évidemment. Vêtue d’une seule serviette de bain, elle s’apprête. Tout en se maquillant, elle nous accueille et devise avec nous, offre des bonbons et des « graines », papote… Ce n’est qu’après qu’elle ait effectué un très, très sensuel striptease à l’envers que le spectacle commence.


Tout de go, avec le franc-parler qui la caractérise, elle se proclame « féministe ». Et elle entreprend de nous expliquer comment et pourquoi. Tout en prenant garde de bien préciser qu’elle est « féministe, mais pas que »… Pas une seconde elle est dans la caricature. Et, surtout, elle ne se comporte pas comme une féministhérique, bien au contraire, car le moindre de ses propos est argumenté, étayé, illustré… Je crois que c’est ce que j’ai entendu de plus exhaustif sur la question. Noémie ne se ménage pas. Après avoir fait sa lascive, elle balaie large, époussette dans les coins, récure jusqu’à l’os, gratte où ça fait mal, passe et repasse sur les idées reçues et les stéréotypes (et ça ne fait pas un pli). Quelle corvée pour les éventuels machos et/ou misogynes qui se seraient aventurés innocemment dans la salle entraînés par une compagne ô combien maligne, voire perverse !


Pratiquant à profusion l’autodérision – elle parle beaucoup d’elle-même et ne se fait pas de cadeaux - Noémie de Lattre paie de sa personne avec une débauche d’énergie communicative. Qu’est-ce qu’elle bouge bien ! Elle nous sort des chorégraphies qui sont à la fois gracieuses, langoureuses et burlesques. C’est très agréable à voir. Ces virgules physiques sont là ou pour servir de transition ou pour aider à faire passer des propos qui peuvent heurter la gent masculine. Noémie n’exclut rien : la chirurgie esthétique, les inégalités hommes-femmes, le sexisme ordinaire, la Journée du Droit des Femmes, la femme dans l’univers du rap, l’exploitation de la femme dans la pub, l’ignorance du plaisir féminin avec, pour corollaire, avoir la jouissance de sa jouissance… Elle ne recule devant rien pour faire passer son message. Bref, c’est la quadrature du sexe. Et comme elle y va franco de porc (#), c’est même parfois du cash sexe.
Elle va jusqu’à nous donner, avec exemple concret à l’appui, une leçon d’anatomie et à se servir de plumes pour se mettre à poil. Plutôt gonflée la suffragette !


Noémie de Lattre est une super comédienne, elle occupe la scène avec une incroyable générosité mais c’est aussi une remarquable auteure. Ses mots sont précis, bien formulés, crus quand il le faut, son vocabulaire est riche, imagé, ses assertions sont hyper documentées. Elle se livre à une véritable master class. Son spectacle est intelligent, profond, et donne à réfléchir.

Enfin, si on passe 80% du spectacle à rire, à beaucoup rire, Noémie nous s’offre et nous offre deux parenthèses où le sérieux du sujet ne peut pas se prêter ne serait-ce qu’au sourire ou à la gaudriole : les difficultés d’être une femme au quotidien et une aussi effrayante qu’émouvante litanie de « Il ne faut pas que j’oublie… » que je vous laisse découvrir, écouter et digérer.

En conclusion, si j’ai tout bien compris le spectacle, entre la princesse et la pute, il y a tout de même de quoi trouver sa place. Même si ce n’est pas du goût des « putophages » ; et même si c’est loin d’être gagné. Courage et Respect, mesdames…
En prêchant un convaincu, Noémie de Lattre a fini de me conforter dans mes sentiments. Je ne vais pas me gêner pour claironner, en osant tirer l'affaire au Clerc : "Femmes, je vous aime !"...

Gilbert « Critikator » Jouin



mercredi 29 novembre 2017

Constance "Gerbes d'amour"

Le Grand Point Virgule
8bis, rue de l’Arrivée
75015 Paris
Tel : 01 42 78 67 03
Métro : Montparnasse Bienvenüe
Tous les mardis à 19 h 45

Ecrit et interprété par Constance et Marie Reno
Mis en scène par Jocelyn Flipo

Présentation : Suite à un burn-out, Constance remonte sur scène contre l’avis des médecins. Complètement grillée dans le milieu de l’humour, elle tente de se refaire un nom en s’attaquant à la chanson. Dans cette nouvelle aventure, elle entraîne Marie Reno, une musicienne catholique toujours d’accord avec elle.
Belles, drôles et déjantées, elles vous emmènent dans une série de sketchs à la rencontre de personnages toujours plus décalés et hors normes, au rythme de chansons originales allant du rap à la bossa nova…
Gerbes d’amour est un spectacle humoristico-musical qui repousse les limites du culot et, bordel, ça fait du bien !

Mon avis : Constance est une adorable petite peste qui nous chanterait avec un grand sourire ingénu : « J’ vous ai apporté des bubons » !

Constance, c’est ça. Une jeune femme charmante qui n’aime rien tant que de proférer des horreurs, une sale gosse qui adore dire des gros mots en suçant sa sucette avec un air candide. Son nouveau spectacle, Gerbes d’amour, s’inscrit dans la lignée de ses précédents seule en scène (que j’ai tous vus), des spectacles complètement déjantés, parfaitement assumés, et qui laissent des trash.

Photo : Frédéric Speller
Celui-ci a ceci de différent qu’il est chanté et que Constance y est accompagnée au piano comme dans le jeu par une complice aussi délirante qu’elle, Marie Reno. Elle, c’est la ravie de la crèche, c’est Sainte Marie de la Bienveillance. Elle pourrait parodier aisément Françoise Hardy en susurrant « J’ suis d’accord » car elle dit amen à tout et, en plus, elle a bon chœur… Ce binôme, ou plutôt ce bi-femmes, est aussi complémentaire que performant. Insidieusement, au fur et à mesure(s) que se déroule le spectacle, on voit la sage Marie se mettre peu à peu au diapason de la frénésie loufoque de Constance et rentrer dans sa folie. Cette subtile évolution est à mettre au crédit d’une mise en scène particulièrement bien structurée.

Photo : Frédéric Speller
Comme elle, n’ayons pas peur des mots, Constance est folle. C’est une malade mentale à qui on a retiré la camisole le temps d’un spectacle et dont on ne sait pas à l’avance dans quelles extravagances elle va nous entraîner. D’abord, il faut le souligner, Constance est une comédienne hors pair (et pourtant elle en a !). Sa palette de jeu est si large qu’elle peut se permettre de tout jouer et, surtout, de tout oser. Tour à tour elle est vamp, nunuche, aguicheuse, naïve, romantique, perverse, dévergondée, agressive, enjôleuse, jalouse, mesquine, coquine, gamine, désemparée, fragile, provocante… Et j’en passe. Mais qu’est-ce qu’elle est drôle !

Sa folie, elle nous l’amène très intelligemment : dès le début, elle nous informe qu’elle sort d’un burn-out dévastateur et qu’elle est encore sous l’emprise d’anti-dépresseurs. Dès lors, la porte est ouverte à tous les égarements, à toutes les rechutes. On sait que les médicaments ne font pas bon ménage avec la drogue ou l’alcool. Vous pouvez donc imaginer ce qui lui arrive lorsqu’elle en consomme…

Photo : Frédéric Speller

Chacune des chansons donne lieu à un véritable sketch avec son propre accoutrement, ses propres accessoires et sa propre gestuelle. Les chorégraphies de Constance, sa façon de bouger, avec son corps qui semble en permanence hors contrôle avec bras et jambes indépendants sont inénarrables. Avec une énergie de dingue, elle nous emporte dans son monde. Un monde qui se trouve aux antipodes de celui des Bisounours. Elle nous y fait croiser toutes sortes de femmes. Des femmes de conditions et d’âges différents qui ont chacune une histoire, des rêves, des fantasmes. Sous le biais de la drôlerie, elle aborde des sujets et des thèmes forts comme la solitude, les femmes battues, le désarroi de la femme au foyer livrée à toutes les formes de vicissitudes, la consanguinité…

Photo : Claire Gontaud
On rit du début à la fin, sans aucun temps mort. Aucune chanson ne se ressemble. Chacune a son rythme, son thème, son costume, sa gestuelle et sa mise en scène.
Ces Gerbes d’amour sont en fait des gerbes d’humour… noir ! Excellement secondée par Marie Reno, Constance, formidablement généreuse, est au sommet de son art. Son apparent lâcher-prise est totalement maîtrisé. Son talent est à l’image de son prénom, il est constant.

Petit message personnel à Constance : le hasard a voulu que votre culotte, que vous lancez dans le public à l’instar de Madonna, a atterri sur mes genoux. Je l’ai précieusement conservée et je la tiens à votre disposition au cas où vous désireriez la récupérer.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 24 novembre 2017

Fraissinet en concert

Flow Paris
4, Port des Invalides
75007 Paris
Tel : 01 44 05 39 60
Métro / RER : Invalides

Le mardi 28 novembre à 20 h 00


Petite piqûre de rappel : si vous n’avez pas encore pu découvrir Fraissinet lors de ses trois concerts à l’Auguste Théâtre en octobre dernier, il vous reste une séance de rattrapage le mardi 28 novembre sur la péniche Flow. Il y sera cette fois accompagné de quatre musiciens, ce qui va donner à son récital, pourtant déjà fort en intensité à deux, un aspect encore plus punchy.

J’insiste vraiment. Fraissinet possède un talent exceptionnel. C’est un artiste haut de gamme tant dans son look très étudié, dans sa relation fusionnelle avec son piano, dans ses mélodies riches et variée, dans la qualité poético-réaliste de son écriture, dans une voix dont il fait ce qu’il veut, et dans sa chaleureuse complicité avec le public.


Bon, je crois que j’ai tout dit. Plus serait indécent ou soupçonné de copinage alors que je n’ai pour motivation que de faire vivre au plus grand nombre un grand moment d’émotion. Mon emballement est sincère. Et je suis loin d’être seul à le ressentir. Je me contenterai de citer quelques critiques : « Fraissinet est inclassable. Son style se situe quelque part entre la beauté du piano de Tori Amos et le rock de Noir Désir » (Le Parisien), « Un talent fou » (Le Dauphiné), « Précieux mystère, gage de poésie et de liberté pour le public qui y est confronté » (Bliss), « Ce genre de voix qui vous happe, vous magnétise, vous caresse et vous trouble » (Le JDC)…

Vous voyez ?... Alors, n’hésitez pas à vous embarquer sur le Flow pour une jolie croisière en chansons pilotée par un artiste total, sensible et intense qui mérite de voguer longtemps sur les vagues du succès.