dimanche 6 août 2017

Rupture à domicile

Le Splendid
48, rue du Faubourg Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 21 93
Métro : Strasbourg Saint-Denis / Château d’eau / Jacques Bonsergent

Comédie écrite et mise en scène par Tristan Petitgirard
Décor d’Olivier Prost
Lumière de Denis Schlepp
Costumes de Mélisande de Serres

Avec Anne Plantey (Gaëlle), Jean-Baptiste Martin (Eric), Benoit Solès (Hippolyte)

Jusqu’au 6 janvier 2018

L’histoire : Rompre n’est jamais agréable, alors pourquoi ne pas payer quelqu’un pour le faire à votre place… Eric, fondateur de l’agence « Rupture à domicile », est engagé par Hippolyte pour rompre avec sa petite amie. Au moment d’effectuer sa mission, il découvre que sa « victime » est Gaëlle, l’amour de sa vie qui l’a quitté du jour au lendemain sans explications. Mais Eric est loin de se douter qu’Hippolyte a changé d’avis et, surtout, qu’il va le rejoindre…

Mon avis : Rupture à domicile est une comédie particulièrement réussie. On comprend tout à fait qu’elle ait été retenue pour les nominations aux Molières. Elle est d’abord remarquablement écrite et construite. L’idée de départ est imparable : qu’un coach ès rupture doive inopinément annoncer à son ex que son compagnon actuel veut la quitter ça ne peut que provoquer une certaine effervescence ! Pour ne pas dire plus.
Outre sa progression, la pièce – tout de suite très rythmée, elle ne cesse d’aller crescendo – fourmille en comique de situations. Tout y est structuré de façon à ce que chacun des trois protagonistes se retrouve confronté à des informations auxquelles il/elle ne s’attend pas et auxquelles il/elle va tenter de s’adapter et réagir. Si bien que les rebondissements abondent.


Ecriture (moderne), scénario (ingénieux et percutant), dialogues (vifs et incisifs), situations (cocasses et jubilatoires), tout cela compose un cocktail que les trois comédiens secouent avec malice et nous servent avec une folle énergie. Cette comédie, qui est intrinsèquement d’un très haut niveau atteint l’excellence grâce au jeu de ses acteurs.
Chacun d’eux a hérité d’un registre différent ce qui entraîne une opposition de styles particulièrement réjouissante. Tout repose sur leur inégalité. Eric est le seul qui soit au courant de tout. Après avoir été – on le comprend – déstabilisé par ses retrouvailles imprévisibles avec Gaëlle, il boit du petit lait car il connaît les raisons et le but de sa présence. Il tire donc les ficelles avec un plaisir non dissimulé… Hippolyte, lui, n’a en main que la moitié des éléments. Il est en porte-à-faux permanent. C’est cette instabilité qui déroule le fil rouge comique de l’intrigue… Quant à Gaëlle, elle ne sait strictement rien du pourquoi de l’irruption d’Eric chez elle et des basses manœuvres d’Hippolyte… Et nous, spectateurs, qui sommes informés de la position de chacun, qui nous doutons en outre que ces trois destins longtemps parallèles vont forcément être amenés à un moment à se rejoindre et à se percuter, on se régale avec un léger sentiment pervers de voyeurisme ; tout en se demandant comment cette « tragicomédie » va bien pouvoir se terminer.


Les trois comédiens, je le martèle, sont plus qu’impeccables. Jean-Baptiste Martin (Eric), dégage beaucoup de charme. C’est l’archétype du latin lover, the right man at the right place dans une comédie romantique. Comme il est en situation de force, il a l’œil qui frise, le ton débonnaire, il joue la chattemite à ravir ; et plus Hippolyte s’énerve, plus il affiche un calme olympien. Malgré tout, il y a une fêlure dans cette belle armure : le passé. Il est resté fragilisé par le départ de Gaëlle sept ans plus tôt ; un départ resté sans explication. Va-t-il enfin savoir ce soir ?... Il est absolument parfait dans ce rôle…

Toute aussi parfaite est Anne Plantey (Gaëlle). Son rôle est incontestablement le plus délicat, le plus varié, donc le plus riche. Durant toute la pièce, elle va de surprise en surprise, de découverte en découverte. Il lui faut sans cesse s’adapter car elle continuellement en réaction. Ce qui nécessite de posséder une palette de jeu hyper complète. Et elle l’a ô combien cette palette ! Fétu de paille balloté dans ce torrent de cachotteries, elle barbotte comme elle peut, se raccroche aux branches bien solides de sa féminité, elle ne coule jamais. Elle boit souvent la tasse, mais c’est pour mieux recracher son indépendance d’esprit à la face de ces deux coqs hâbleurs et querelleurs. A la fois vulnérable et coriace, elle est tout simplement magnifique…

Et puis il y a Benoit Solès (Hippolyte) ! Il est l’élément incontrôlable de la pièce, celui qui provoque des explosions de rires dans la salle. Il est capable de tout, du plus fin au plus appuyé. Il ne faut pas le perdre de vue une seconde tant son jeu est affûté et foisonnant. Mimiques subtiles, science du geste drôle, débauche physique, aussi brillant dans la faux-culterie que dans le burlesque, il est le rejeton improbable qu’auraient pu avoir Louis de Funès et Pierre Richard. Il est si généreux, si habité par son personnage, qu’il a parfois tendance à en faire des caisses. Et bien, figurez-vous que j’en redemandais ! Tant il possède cette capacité – ce don même- de savoir provoquer le rire. Quelle prestation !


Et quel trio !
Cette pièce est réussie aussi parce qu’elle est crédible. Nonobstant le postulat de départ (les retrouvailles tellement hasardeuses de Gaëlle et Eric), toutes les situations et tout ce qui s’y dit est plausible. Les profils psychologiques de chacun sont inattaquables. Il n’y a aucune fausse note dans les caractères. Cette pièce est totalement actuelle. Ses dialogues, fluides et nerveux, sont pimentés par des pointes ce cynisme et de cruauté. Personne n’est épargné, personne n’en sort indemne. Le grand gagnant de cette soirée, c’est le rire. Pas un rire moqueur, mais un rire franc et sain. Sain, tout simplement parce que, par le truchement d’un phénomène d’empathie et de transfert, on y rit aussi de nous-même.

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 5 juin 2017

Le jardin d'Alphonse

Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 35 02
Métro : Madeleine / Havre Caumartin / Auber

Une comédie de Didier Caron
Mise en scène par Didier Caron
Décor de Sébastien Barbaud
Costumes de Christine Chauvey
Lumières de Sébastien Lanoue
Avec Didier Caron (Daniel), Julia Dorval (Nadège), Michel Feder (Jean-Claude), Romain Fleury (Fabien), Sandrine Le Berre (Magali), Christiane Ludot (Michelle), Karina Marimon (Suzanne), Arnaud Pfeiffer (Serge), Véronique Viel (Zoé)

Présentation : Les Lemarchand se retrouvent pour un déjeuner dans le jardin de la maison d’Alphonse qui vient de décéder. C’est le moment de retrouvailles avec les amis proches, avec d’autres membres de la famille. Jean-Claude, le père, annonce qu’il va léguer la maison à ses trois enfants. Mais sa fille, Magali, n’en veut pas. Pourquoi ? C’est le moment qu’elle choisit pour l’interroger sur une question qui lui taraude l’esprit depuis des années. Malheureusement, la réponse est tout sauf celle attendue. Cette révélation va donner des ailes au reste de la famille et les petits secrets comme les plus grands vont éclater sous le pin parasol du jardin d’Alphonse…

Mon avis : Le jardin d’Alphonse n’a rien à voir avec le jardin d’Eden où Adam et Eve folâtraient, batifolaient et glandaient en toute insouciance. Mais tout cela, c’était avant le coup de la pomme, le pêché et la disgrâce... Ici, les Adam et les Eve sont confrontés aux dures réalités de la vie. Cette pièce, formidablement réussie, est banalement et terriblement humaine. Elle ne cesse de nous mettre face à nous-mêmes.
Au début, tout est réuni pour que cette réception post-obsèques soit des plus agréables : décor bucolique, pelouse parfaitement tondue, on sent l’océan tout proche ; nous sommes en Bretagne. Or, il n’aurait pas fallu que ce soit un pin parasol qui trône côté « jardin » (évidemment), mais plutôt un pépin parasol. En effet, en dépit du temps ensoleillé, les nuages et les embruns vont petit à petit s’accumuler et tout le monde va être mouillé. Alors que tout semble paisible, c’est Magali qui va ouvrir les hostilités et attaquer son père frontalement pour qu’il éclaircisse une bonne fois pour toutes une zone d’ombre se rapportant à la seconde guerre. Son entêtement et son agressivité vont faire boule de neige et ce sont tous les protagonistes de ce déjeuner qui vont soudain éprouver le besoin de régler leurs comptes.


Cette pièce est remarquable en ce sens où les neuf personnages sont affectés du même traitement par l’auteur. Chacun a la même importance. Chacun a son histoire, chacun a son tempérament, chacun a sa philosophie de vie ? Ce qui est bluffant, c’est que Didier Caron a réussi le tour de force de peindre de vrais caractères. Comme dans la réalité, rien n’est tout noir, rien n’est tout blanc. Beaucoup de gris, pour peu de rose.

Au début, chacun montre un trait général de sa personnalité. Magali a son franc-parler, elle est pugnace ; Zoé est complètement allumée ; Serge est cash, vindicatif et acariâtre ; Jean-Claude est conciliant ; Michelle est aimable et bienveillante ; Nadège est une bimbo capricieuse et manipulatrice ; Daniel est silencieux ; Fabien est ambitieux, il ne pense qu’à ses affaires ; et Suzanne est une pipelette intarissable, gaffeuse et haute en couleurs… Mais au fur et à mesure que l’intrigue avance, on s’aperçoit que chacun cache quelque chose de plus secret, de plus intime. Chacun porte en lui une blessure.
On découvre alors que Magali est très vulnérable, que Zoé a plus de profondeur que l’on croyait, que Serge est un estropié du cœur, que Michelle n’est pas tout à fait satisfaite de sa vie, que Nadège est en réalité très fûtée et en souffrance aussi, que Daniel subit une lourde épreuve, que Fabien n’est la success boy qu’il se complaît à camper, alors que Suzanne reste une pipelette intarissable, gaffeuse et haute en couleurs, mais…


On s’intéresse et l’on s’attache à chaque personnage. On a tous en nous quelque chose de l’un(e) d’entre eux, voire de plusieurs. Les Lemarchand et leurs amis forment une famille comme tant d’autres.
La construction de la pièce a ceci de très habile qu’en fonction des absences de l’un ou de l’autre, l’auteur a réussi à dégager des moments de tête-à-tête entre les personnes que nous, spectateurs, nous avons envie de voir confrontés. Les dialogues sont incisifs, mordants, parfois cruels. Les moments de tension alternent avec des séquences pleines d’humour. On est dans la vie.
Dans le testament d’Alphonse, il est bien sûr question d’héritage et de succession. Mais le brave défunt n’aurait pas pu imaginer que chacun allait hériter de vérités qui ne sont pas toujours bonnes à entendre et être le témoin d’une succession de règlements de comptes.


Tous les comédiens sont épatants. Comme ils sont traités à égalité par l’auteur, personne ne tire la couverture à soi. Impossible. Malgré tout, on ne peut occulter le rôle prépondérant que tient Suzanne. Elle est l’élément cent pour cent comique de la pièce. La prestation de Karina Marimon est inénarrable. Elle fait l’unanimité. Tout le monde parle de sa performance. Didier Caron lui a concocté un rôle sur mesure, celui de la soupape. Elle y est magistrale… Mais jamais au détriment de ses partenaires car ils ont tous leur importance et tiennent leur personnage avec une totale crédibilité et une profonde vérité.

Lorsque le portail se referme sur le jardin d’Alphonse, ce sont neuf jardins secrets qui ont été mis au jour. Pour notre plus grand plaisir…

Gilbert « Critikator » Jouin







lundi 1 mai 2017

De 7 à 77 ans

Le Funambule Montmartre
53, rue des Saules
75018 Paris
Tel : 01 42 23 88 83
Métro : Lamarck-Caulaincourt

Le lundi à 21 h 00 et le mardi à 19 h 30

Une pièce de Franck Buirod
Mise en scène par Vincent Demoury

Avec Franck Buirod (Franck, le petit-fils) et Denis Obitz (Denis, le grand-père)

L’histoire : Franck entretient depuis sa plus tendre enfance une relation épistolaire avec son grand-père Denis. Ce dernier aimerait bien que son unique petit-fils vienne lui rendre visite. C’est un jour chose faite, mais le choc des générations ne tarde pas à produire ses effets.
Franck est rivé à son téléphone portable et on s’imagine que le séjour va être un enfer pour les deux.
Le grand-père propose alors un deal à son petit-fils qu’il accepte :
Franck est privé de son téléphone une semaine… Ce séjour ne sera pas qu’une simple partie de pêche…

Mon avis : Voici une pièce qui nous rafraîchit l’âme tout en nous faisant chaud au cœur…
Son thème est des plus banals - les relations d’un grand-père avec son petit-fils – or, elle nous captive de bout en bout car, tout au long, nous sommes partie prenante. Ce que ces deux là vivent et nous font partager fait partie de l’histoire de chacun. Nous sommes tous concernés.


La pièce est habilement structurée. Elle commence par un échange de correspondances qui font tout doucement monter la pression ; nous avons de plus en plus hâte que ces deux personnages se rencontrent enfin. A travers leurs courriers, leurs personnalités, leurs caractères se dessinent et s’affirment. Si bien que l’on sait déjà que leur confrontation va inévitablement tourner à l’affrontement.
De 7 à 77 ans est une fable aussi initiatique que réaliste. En empruntant cette passerelle, qui enjambe volontairement une génération, celle des parents, le jeune Franck va entrer progressivement dans un autre monde : celui des adultes. Ce dont il n’a jamais parlé avec son père et son mère, il va se le permettre avec son grand-père. Tous les sujets, des plus badins aux plus graves sont abordés, le plus souvent avec humour car le papy se révèle être particulièrement truculent, épicurien et transgressif.
On assiste presque à un numéro de dressage. Franck est un jeune coq rebelle et rétif à toute forme d’autorité. Heureusement, il est doté d’une réelle curiosité et d’un vrai respect pour son aïeul. Si les échanges sont vifs, ils sont toujours emprunts de tendresse ; d’une tendresse qui n’apparaît qu’en filigrane car, comme c’est souvent le cas, elle est souvent tempérée par cette pudeur encombrante qu’ont la plupart des mecs.
Néanmoins, le vieux coq va tenter de faire l’éducation du jeune.


Auteur et acteur de cette pièce, Franck Buirod possède un sens de l’observation très aiguisé. Son écriture est moderne, vive, elle ne s’embarrasse pas de fioritures. Il va à l’essentiel. Ses dialogues son drôles, percutants et agrémentés de formules qui font mouche. Il réussit le tour de force de traiter en une heure et quart d’une kyrielle de sujets forts et légers : les réseaux sociaux, la femme (quel bel éloge !), l’amour, la sexualité, la vie de couple, l’alcool, la drogue, la dépendance…
Bref, le thème principal est la transmission. Denis va passer le témoin à Franck. Cela ne se fera pas sans heurts, mais la sagesse l’emportera. Il est ici question de l’héritage sous toutes ses formes. Les échanges sont cash, parfois crus, parfois émouvants avec quelques judicieuses digressions un tantinet métaphysiques (quel beau monologue du grand-père sur le temps qui passe !). On est véritablement happé.

Enfin, il faut insister sur la qualité de jeu des deux comédiens. C’est interprété avec tellement de spontanéité et de naturel qu’on ne se sent pas au théâtre. Nous sommes comme des petites souris témoins d’une longue discussion entre un grand-père et son petit-fils. Rien n’est gratuit, tout est sensé. Nous sommes dans la vraie vie.

Je n’ai que deux minuscules objections à formuler : il y a une petit longueur au début de la partie de pêche (on n’y mord pas tout de suite) et je trouve que le titre, De 7 à 77 ans, est un peu évasif. Il ne reflète pas vraiment la richesse et la profondeur de ce qui nous est donné à voir et à entendre.
En tout cas, aussi simple qu’efficace, elle mérite un franc(k) succès.

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 13 avril 2017

Duels à Davidéjonatown

Les Feux de la Rampe
34, rue Richer
75009 Paris
Tel : 01 42 46 26 19
Métro : Cadet / Grands Boulevards

Une pièce de Artus et Romain Chevalier
Mise en scène par Artus
Décors de Sébastien Cachon
Costumes d’Agnès Sénéchaud
Lumières de Romain Chevalier

Avec Artus (Bobby Dick, Jacques, Maître Gims), Cartman (Gaz, le Croque-mort), Sébastien Chartier (Billy), Célia Diane (Jane), Julien Schmidt (Bruno, l’Indien)

L’histoire : Les habitants de Davidéjonatown, un patelin perdu du Far-West, doivent choisir leur nouveau shérif en opposant les candidats dans des duels à mort.
Billy, modeste éleveur de cochons pacifique et sensible, apprend qu’il a été inscrit à son insu à la mortelle compétition… alors qu’il ne sait même pas se servir d’un révolver ! Billy en sortira-t-il vivant ? Deviendra-t-il le shérif de Davidéjonatown et épousera-t-il enfin celle qu’il aime secrètement depuis sa tendre enfance, Jane, la pute du saloon ?...

Mon avis : Il faut vraiment faire diligence pour aller découvrir cette pièce. Alors qu’elle vient à peine de commencer, la grande salle des Feux de la Rampe est déjà comble.
Personnellement, c’est la présence d’Artus qui m’a motivé. J’avais réellement apprécié ses seuls en scène, son sketch sur le wagon restaurant dans On n’ demande qu’à en rire est un des plus drôles que j’aie jamais vu… J’aime ce qu’il est, j’aime son humour, j’aime son jeu et j’aime son écriture. Le retrouver dans une pièce qu’il a coécrite est mise en scène était déjà une promesse de qualité. Maintenant que je l’ai vue, je puis confirmer qu’Artus est un surdoué du rire. Et comme, en plus, il a su s’entourer de quatre comédiens largement aussi barrés et inventifs que lui, je peux prédire sans me tromper que Duels à Davidéjonatown sera un des grands succès de cette année 2017.

Je n’ai pas arrêté de rire et de sourire pendant une heure et demie ! Il y a tout dans cette parodie de western : beaux décors, superbes costumes, effets spéciaux (mais volontairement minimalistes pour ajouter au ridicule de certaines situations), avalanche de gags (dont certains ont le bon goût d’être running), déluge d’accents, suspense, dramaturgie, numéro de music-hall, Indien très « couillon » et, surtout, dialogues vifs, percutants, croustillants et personnages on ne peut plus hauts en couleurs.


L’action se déroule en 1895 dans un Far complètement à l’ouest, un ouest pas terne, un Far felu, quoi… Il y a du « shérififi » dans l’air car, à Davidéjonatan », le marshal élu est celui qui sort vainqueur d’une succession de duels à mort. C’est ce qui s’appelle une élection par éliminations. Or, ce qui donne du piment à l’intrigue, c’est que parmi tous les candidats figure un concurrent que l’on a inscrit à son insu : Billy, un éleveur de cochons gringalet, candide et un peu simplet, affublé de surcroît d’un cheveu sur la langue, qui ne sait même pas se servir d’un pistolet. Lui, il n’a pratiqué que les colts buissonnières. Alors, pour que le chétif devienne shérif, il va en falloir des péripéties… Ce pastiche de western aurait pu être sous-titré « Le con (Billy), la brute (Bobby Dick) et les truands (Gaz et Bruno).

Au diapason de la puissance comique d’Artus, tous les comédiens sont à mourir de rire. On ne peut les dissocier dans les louanges tant chacun est à sa place et apporte sa propre folie. Je n’ai pas envie de révéler plus de choses sur cette pièce. Elle est trop riche en dingueries en tous genres, en répliques percutantes, en anachronismes savoureux, en références à l’actualité, en name dropping (j’ai adoré cette vanne imparable pour décrire Artus : « on dirait Kendji Girac qui a bouffé Carlos !). Duels à Davidéjonatown, c’est du burlesque de qualité parce qu’intelligent. Bref, je me suis régalé du début à la fin. Et je n’étais pas tout seul.

En toute sincérité, j’accorde à cette excellente pièce où les rires fusent autant que les balles un gigantesque et enthousiaste OK choral…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 7 avril 2017

Grévin fait son Cinéma

Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Informations et réservations : 01 47 70 85 05 / grevin-paris.com
Métro : Grands Boulevards

Du 8 avril au 1er mai, Grévin rend hommage au cinéma.
Pour cela, le célèbre Musée propose plusieurs rendez-vous aussi spectaculaires et instructifs que réjouissants.
Sur le trajet qui vous mènera vers la salle de théâtre et de projection, vous aurez tout loisir à découvrir une exposition consacrée à deux des pionniers de l’animation et du Septième art, Georges Méliès et Emile Reynaud. Pour la petite histoire, il faut savoir que ce dernier, inventeur du théâtre optique, est le père du dessin animé. Il a ainsi présenté pour la toute première fois ses « Pantomimes lumineuses » au… Musée Grévin, en octobre 1892. Eh oui, déjà le Grévin se montrait à la pointe du progrès.

C’est donc dans cette fameuse salle que seront présentés les deux programmes célébrant le cinéma.


Soirée Méliès
Les 8 et 15 avril
Tarifs. Adultes : 27 € / Enfants de moins de 16 ans : 22 €

120 ans après qu’il ait effectué ses premières projections, le talent et la folle créativité de Georges Méliès sont mis à l’honneur à travers une dizaine de films. Complètement emballé par le cinématographe des frères Lumière qu’il a découvert en 1895, ce dessinateur, peintre, magicien, prestidigitateur, illusionniste et acteur s’est mis en tête de réaliser ses propres films… On peut dire de lui qu’il est l’inventeur du trucage et des effets spéciaux.
J’ai été complètement bluffé par les trouvailles et la modernité de ces films. En prime, ils offrent cette saveur particulière d’être commentés (« bonimentés ») par Marie-Hélène Méliès-Leherissey et accompagnés en direct au piano par Lawrence Leherissey, tous deux descendants de Georges Méliès. On ne s’ennuie pas une seconde. Au contraire, on est sans cesse ébahi par des images réellement étonnantes.
Cette Soirée Méliès est une formidable remontée à la source du cinéma. Un véritable régal pour petits et grands.


Soirée spectacle
Les 12, 13, 14 / 19, 20, 21 / 26, 27, 28 avril
Tarifs. Adultes : 27 € / Enfants de moins de 16 ans : 22 €


Quelle idée géniale que de reprendre les scènes les plus cultes du cinéma et de les interpréter sur scène ! Sous la houlette d’Eric Laugérias une brochette de comédiens savoureux nous restitue les plus fameuses répliques gravées à jamais dans notre cortex de films comme Le Dîner de cons, La Cage aux folles, Le Père Noël est une ordure, La vie est un long fleuve tranquille, Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ… Que des tubes ! Une heure dix d’un spectacle jubilatoire qui vous comblera de plaisir.

mardi 4 avril 2017

Jeff Panacloc, l'extraordinaire aventure

TMC
Mercredi 5 avril
20 h 55.
Documentaire de Guillaume Simon et Thierry Colby

Ce documentaire de près de deux heures autour de Jeff Panacloc est un pur régal car il s’en dégage une profonde humanité.
Jeff Panacloc s’y livre certes avec une grande sincérité mais, ce qui nous touche le plus, c’est son extrême simplicité. Il montre beaucoup de recul vis-à-vis de l’extravagant succès qu’il connaît depuis quatre ans. Il est très loin des paillettes, de la suffisance et du star system. Il fait son boulot comme un artisan car il connaît les valeurs du travail. Cela fait partie de ses gènes, de son éducation. Pour le définir, j’ose un néologisme : Jeff Panacloc est un « startisan » !


Le reportage que nous ont concocté Guillaume Simon et Thierry Colby couvre justement les quatre années que vient de vivre le ventriloque. Les extraits de spectacles, les différentes salles, les étapes de sa tournée – y compris sa parenthèse américaine – alternent avec des retours sur son enfance, sur sa scolarité, sur ses relations parfois conflictuelles avec ses parents (c’était lorsqu’il cherchait sa voie et aussi sa voix), son éveil artistique avec l’influence importante de son père, la chanson, sa passion pour la magie jusqu’à la rencontre qui allait être déterminante, celle de David Michel et sa marionnette, Nestor le Pingouin… Tout cela est habilement mélangé, ce qui donne à la fois de la variété et du rythme à l’émission.


Avec la naissance de Jean-Marc, on suit la progression artistique et humaine de Jeff Panacloc, de ses débuts dans les cabarets parisiens à l’apothéose du 10 avril 2016 lors de sa dernière représentation au Palais des Sports en passant par l’Olympia et la tournée des Zéniths. On croise les personnes qui ont jalonné ce parcours, celles qui ont compté. Le soutien de Pascal Obispo, l’aide de Franck Dubosc, l’omniprésence professionnelle et affective de son père, l’investissement inconditionnel de son producteur, Philippe Delmas, et l’assistance chaleureuse et protectrice de son manager Michaël… Très régulièrement, son metteur en scène et ami Jarry, nous passionne par la pertinence de ses analyses. Jarry est l’incontournable pivot sur lequel Jeff peut articuler ses représentations, échanger ses idées créatrices… En fait, si tout a l’air d’aussi bien de passer dans la carrière de Jeff Panacloc c’est parce qu’il y a énormément d’amour autour de lui. Quelle force cela doit lui apporter !


Enfin, élément essentiel, pour une fois Jean-Marc passe au second plan. L’envahissant et insolent primate est carrément mis de côté au profit de son géniteur et manipulateur. C’est ce dont on avait besoin pour mieux connaître cet artiste discret. Car, ce qui m’a vraiment séduit chez Jeff Panacloc, c’est son authentique humilité. Les pieds sur terre, jamais il ne se la pète. Il constate et se réjouit légitimement de sa réussite, mais il n’en tire aucune vanité. Il a su garder intacte sa faculté d’émerveillement. Il est resté quelque part l’enfant marginalisé de Saint-Thibault des Vignes qui cherchait à se construire en dehors de l’école avec son copain Aymeric. Jeff est attachant car vrai. Il se raconte avec modestie, naturellement, sans artifice aucun. En fait, il était prédestiné. Il a tâtonné, il a travaillé (beaucoup), et puis il s’est trouvé. Pour notre plus grand plaisir. Et le sien aussi ; heureusement.
Je suis convaincu que Jeff Panacloc est là pour longtemps. Il n’a pas fini de nous étonner, de nous surprendre, de nous faire rire et de nous émouvoir aussi. Rendez-vous au prochain spectacle.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 18 mars 2017

Le déni d'Anna

Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Vavin / Notre-Dame des Champs

Ecrit et mis en scène par Isabelle Jeanbrau
Musique composée et interprétée par Daniel Jea (guitare) avec à la batterie France Cartigny ou Bertrand Noël ou Maxime Aubry

Avec Benjamin Egner (le père), Karine Huguenin ou Sandra Parra (la fille), Matthias Guallarano (le fils), Thibaut Wacksmann (l’oncle), Cécile Magnet (la grand-mère)

Présentation : Un noyau familial – le père, ses deux enfants, l’oncle, la grand-mère – subit brutalement la disparition de la mère. Pour ne pas en pleurer, les adultes s’engouffrent dans un tonitruant déni familial. La désespérance mise au service d’une joie fausse qui veut tuer la mort. Quand vingt années ont passé les enfants, devenus adultes, viennent réclamer l’urne de la défunte pour l’enterrer. Mais personne n’est fichu de savoir où elle est passée…

Mon avis : Quelle jolie pièce ! Nous sommes tous tellement concernés par son sujet : comment gérer le décès d’un proche ; à la fois personnellement et collectivement…
A la lecture de son résumé, on pourrait craindre un mélo morbide, mais il n’en est rien. Tout ici est traité simplement, naturellement. En fait, c’est une phrase du père qui pourrait en synthétiser l’esprit : face à la mort d’un proche, « Chacun réagit comme il peut ».

La pièce est divisée en deux parties. La première expose la maladie puis la disparition de la mère, Anna. Les enfants, Diane et Matthieu, sont encore jeunes. La mort est pour eux un sujet abstrait. Ils sont encore dans l’insouciance. Le père essaie de les protéger « comme il peut ». Avec une maladresse touchante, il fait de son mieux. En revanche, la grand-mère, la maman d’Anna est dans une souffrance absolue. Elle ne supporte pas que sa fille parte avant elle ; ce n’est pas « dans l’ordre des choses ».
La deuxième partie nous entraîne vingt ans plus tard. Les enfants sont devenus des adultes, le père a refait sa vie mais la mère et le frère d’Anna sont toujours aussi présents. Diane et Matthieu, désormais responsables, désirent apporter une sépulture à leur mère. Mais, pour cela, encore faut-il mettre la main sur l’urne qui contient ses cendres. Or, personne ne sait où elle est…


Le jeu et la mise en scène du Déni d’Anna sont d’une extrême finesse et d’une grande sensibilité. J’ai tout de suite été happé par la façon dont chacun gère le drame puis l’absence et comment il évolue. Construite avec une succession de saynètes plus ou moins longues, la pièce est très rythmée. On ne s’embarrasse pas de gros décors pour signifier où l’on se trouve. Une table, deux petits lits, un réfrigérateur, deux pierres tombales… suffisent amplement.
Ce qui est le plus captivant, c’est le jeu des cinq acteurs. Tout en subtilité. Tout autant que les mots, les comportements respectifs ont une grande importance. La gestuelle propre à chacun est dessinée au scalpel. Les détails son essentiels car ils nous apprennent beaucoup.

Le pivot, l’âme de la pièce, c’est le père. C’est son attitude qui exacerbe les réactions de son entourage. La prestation de Benjamin Egner est époustouflante. Il compose un homme qui ensevelit son chagrin sous l’hyperactivité. Il pousse à l’extrême une maniaquerie chronique qui lui permet, en se concentrant sur les banalités du quotidien, de décaler sa douleur. C’est un brave homme qui ne sait pas quoi faire pour faire plaisir. Du coup, il en fait des tonnes et ça irrite tout le monde. Il est fascinant. Fascinant et… drôle. Car on rit souvent dans cette pièce au sujet si délicat. Certes, ce sont des rires brefs, mais ils sont tellement sincères et spontanés.


Au côté de cette formidable locomotive qu’est Benjamin Egner, chaque comédien se fond dans son personnage avec une justesse impressionnante. Pour moi, Karine Huguenin et Matthias Guallarano sont indissociables. Enfants, puis adultes, ils font preuve d’une complicité sans faille. Ils passent d’un âge à l’autre sans aucun artifice. Il leur suffit de changer subrepticement de timbre de voix, de démarche, de contenance, et on oublie les enfants dociles et primesautiers qu’ils interprétaient quelques secondes auparavant.
La composition de Cécile Magnet dans le rôle de la grand-mère est également très aboutie. Submergée par sa souffrance, elle pleure, geint, s’insurge violemment contre l’apparente désinvolture de son gendre. Une seule chose lui apporte une parenthèse de répit dans son chagrin : savoir ce qu’il va y avoir à manger. Il lui suffit de courber un peu l’échine et de se déplacer plus lentement et, elle aussi, elle prend vingt ans de plus. Quant à Thibaut Wacksmann, il nous fait presque peur avec sa fureur rentrée. Sa façon de bouger nerveusement les jambes nous montre qu’il essaie de se contenir et puis, soudain, il explose, devient d’une agressivité insupportable avec sa mère. Sa voix forte et cassante, sa rudesse, son intolérance, constituent un formidable contrepoint avec l’attitude psychorigide et la bienveillance naturelle de François, le veuf de sa sœur…
Et puis, il y a un sixième personnage qui a son importance dans cette pièce, la musique. Une guitare et une batterie ponctuent et colorent les intermèdes. C’est mélodieux, discret, agréable à entendre. Bref, indispensable au climat du spectacle.

Finalement, cette pièce est une sorte d’hymne à la vie. Grâce au jeu des comédiens, à la mise en scène nerveuse et inventive, la mort est tenue à distance. L’émotion se le partage avec le rire. Le déni d’Anna emplit parfaitement sa mission car elle est profondément et simplement humaine. D'ailleurs, la meilleure conclusion est une déclaration que formule Diane à la fin de la représentation : "On meurt tous un jour ou l'autre, ce n'est pas une raison pour mal vivre"...

Gilbert "Critikator" Jouin



samedi 11 mars 2017

Sugar Sammy

L’Européen
5, rue Biot
75017 Paris
Tel : 08 92 68 36 22
Métro : Place de Clichy

Seul en scène écrit et interprété par Sugar Sammy

Présentation : Sugar Sammy a grandi dans les Comedy Clubs aux Etats-Unis. Vous découvrirez la vision d’un canadien anglophone d’origine indienne qui a fait le tour du monde et qui s’installe en France. Vous tomberez sous le charme de ce provocateur charismatique. Il est aussi un maître de l’improvisation créant un spectacle unique chaque soir.
Un show de Sugar Sammy, c’est expérimenter l’authentique stand-up de New York mais en France et en français. Vous vivrez une expérience unique/

Mon avis : Ne vous fiez surtout pas au prénom qu’il se donne, Sugar... Hormis le fait qu’il puisse être fondant pour la gent féminine, il est tout le contraire d’un morceau de sucre. Sa langue est une véritable gousse de piment. Et du plus fort ! Ça pique sacrément… Quant à Sammy, ça lui va comme un gant (mais pas de velours) car « Sammytraille » à tout-va.
La salle de l’Européen est pleine à craquer ; on distingue ça et là quelques délicieuses pointes d’accent québécois. Normal quand on sait que Sugar Sammy est une méga star dans la Belle Province. Pourtant, lorsqu’il surgit sur la scène, c’est d’abord de ses origines indiennes qu’il parle. Il avance à visage découvert. Impossible de le prendre en flagrant Delhi de cachotterie. Au contraire, le fait d’afficher tout de go son métissage lui permet de jouer à fond avec le multiculturalisme. Effectivement, il se moque de tout le monde. Aucune ethnie n’échappe à ses tirs en rafale.


Décidé à conquérir le public français, il ironise sur notre culture, sur nos travers, notre politique, notre médiocre sens de l’hospitalité, notre propension à la flemmardise, notre racisme… En moins d’un quart d’heure, il se met le public dans la poche. Le public, pour lui, c’est un partenaire de jeu. Il apostrophe les spectateurs, les interroge, les met sur le gril. Son regard laser détecte la plus vulnérable des proies. Malheur à celui ou celle qui tente de lui résister ou essaie de se la péter. C’est perdu d’avance. Sugar Sammy a le beau rôle. Il est tellement rompu à l’exercice. Personne ne peut lutter face à un tel tchatcheur.
Sugar Sammy, c’est l’archétype du stand-up à l’américaine. Nos stand-uppers à nous ne possèdent pas cette virtuosité, ce jusqu’au-boutisme sans limites, cette absence totale de tabous.

Parfaitement trilingue (français, anglais, indi), il jongle avec les langues. Avec lui, le mot « pussy » est tellement mignon ! Bien moins vulgaire en tout cas que son équivalent français. C’est très habile de sa part. Bien sûr, son discours est émaillé de nombreux « fuck » ou « fucking »Si une bonne moitié de son spectacle est constitué d’échanges trépidants avec le public, il s’autorise quelques digressions savoureuses sur des thèmes aussi passionnants que la religion, la vie parisienne, la télévision et, surtout – et c’est pour moi là où il se montre le meilleur – sur les relations hommes-femmes (dont celles, entre autres, avec les filles musulmanes). Il possède une misogynie malicieuse car insidieuse. On ne le voit pas venir et, soudain, il balance une horreur ; horreur dont il est le premier à en rire. Si bien que tout le monde enchaîne. Il bénéficie d’un  tel charisme qu’on lui pardonne tout.


Sugar Sammy, c’est du haut débit. Il est d’une vivacité d’esprit étourdissante. Il possède un sens de la répartie imparable et il est avec l’impro comme un piranha dans l’eau.
Le problème, avec le stand-up, c’est que quand le spectacle est fini, il ne nous reste pas grand-chose. On sait qu’on a beaucoup ri, qu’on s’est amusé ensemble, qu’on assisté à un grand moment d’interactivité mais, contrairement aux one man show à sketchs où il nous reste une galerie de personnages en mémoire, ici il ne nous reste en tête qu’une écume joyeuse. C’est de l’instantané. C’est une forme d’humour hyper moderne, consommable de suite. En fait, c’est générationnel. Plus on est jeune, mieux on se sent à l’aise avec ce type de prestation.
Pendant une heure et demie, j’ai vu une salle entière se tordre et hurler de rire. Même si, personnellement, je reconnais que ce genre de spectacle n’est pas trop ma came (question d’âge et de culture humoristique, mais j’ai néanmoins retenu quelques excellentes saillies et de très bonnes vannes), je suis convaincu que Sugar Sammy va faire un carton à l’Européen et un tabac dans les médias.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 4 mars 2017

C'est encore mieux l'après-midi

Théâtre Hébertot
78bis, boulevard des Batignolles
75017 Paris
Tel : 01 43 87 23 23
Métro : Villiers / Rome

Une pièce de Ray Cooney
Adaptée par Jean Poiret
Décors de Jean-Michel Adam
Lumières de Laurent Béal
Costumes de Juliette Chanaud
Son de Michel Winogradoff

Avec Pierre Cassignard (Richard Marchelier), Lysiane Meis (Christine Marchelier), Sébastien Castro (Georges Pigier), Guilhem Pellegrin (le directeur), Pascale Louange (Stéphanie Margel), Guillaume Clérice (Edouard Margel), Rudy Milstein (le garçon d’étage), Anne-Sophie Germanaz (la femme de chambre)

L’histoire : Dans un hôtel proche de l’Assemblée Nationale, un célèbre député se prépare à un après-midi coquin avec une secrétaire du premier ministre au lieu d’assister à un débat parlementaire de la plus haute importance.
Mais la présence de sa femme dans le même hôtel et la maladresse chronique de son assistant vont déchaîner les catastrophes et toute une série de quiproquos hilarants…

Mon avis : Excellente idée que de reprendre trente après sa création cette pièce de Ray Cooney adaptée par Jean Poiret. D’une part parce que son thème, l’infidélité, est intemporel et, d’autre part, parce que sa mécanique, formidablement huilée, est toujours aussi efficace.


Pierre Cassignard et Sébastien Castro assurent les rôles tenus respectivement par Pierre Mondy et Jacques Villeret. Le binôme fonctionne remarquablement. Pratiquement de toutes les scènes, Sébastien Castro n’a pas son pareil pour faire le Jacques. Une fois de plus, il apporte la touche incomparable de sa présence lunaire et flegmatique. Je l’ai découvert en 2006, dans Amour et chipolatas et, depuis, la seule présence de son nom sur une affiche me fait accourir au théâtre. C’est simple, en une dizaine d’années, je l’ai vu dans onze pièces et un one-man show. Je sais à la fois que je vais assister à un spectacle de qualité et que je vais beaucoup rire et sourire. Ici, il s’appelle Georges Pigier, mais dans ce rôle de gaffeur majuscule, il a tout de ce François Pignon si cher à Francis Veber. Si, pour enchaîner les gaffes, il est hors catégorie, il réussit la performance sous ses airs de godiche, de se sortir des situations les plus inextricables.

Quant à Pierre Cassignard, il est parfait dans ce rôle de député volage, arrogant, sûr de lui et un tantinet méprisant pour son lamentable attaché parlementaire. Or, à cause de lui, il va se trouver dans une telle avalanche de complications que cette fameuse après-midi qu’il rêvait idyllique va se transformer en un épouvantable cauchemar.


Toute l’intrigue repose sur l’antagonisme teinté d’incompréhension qui relie les deux hommes. La première bourde de Georges Pigier va engendrer un paroxystique effet dominos. Dès lors les quiproquos vont se déverser en cascades. Plus ils sont gros, plus ils sont invraisemblables, plus ils nous font rire. Ma mise en scène nerveuse de José Paul insuffle un rythme endiablé. Dire que, dans cette comédie, les portes claquent est un doux euphémisme. Leur synchronisation est réglée comme du papier à musique.

Dans C’est encore mieux l’après-midi, on ne se pose pas de questions. On n’a qu’à se laisser emporter par ce maelström bouillonnant de folie. Ça court, ça crie, ça s’agite, ça ment, ça drague, ça s’affole, ça ne comprend rien mais, au moins, ça vit ! Les huit comédiens donnent le meilleur d’eux-mêmes, voire un peu plus, pour offrir aux spectateurs un formidable moment de détente. Outre Pierre Cassignard et Sébastien Castro, mention spéciale à Lysiane Meis pour sa frivolité lumineuse et assumée, ainsi qu’à Rudy Milstein à la fois en garçon d’étage ahuri et roublard.
C’est encore mieux l’après-midi, certes, mais c’est surtout très, très bien le soir au Théâtre Hébertot !

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 2 mars 2017

Ary Abittan "My Story"

La Cigale
120, boulevard de Rochechouart
73018 Paris
Tel : 01 49 25 89 99
Métro : Pigalle / Anvers

Seul en scène écrit et interprété par Ary Abittan

Présentation : My Story, c’est l’histoire d’un enfant traumatisé ! Traumatisé par un père marocain, chauffeur de taxi, qui lui a transmis cette manie de parler fort. Marqué également par sa mère, Tunisienne, qui lui prenait sa température comme un toréro qui plante une banderille dans le dos du taureau, une maman qui le coiffait et l’habillait sans délicatesse aucune.
Mais la cerise sur le gâteau, c’est que la mère Abittan obligeait le petit Ary à chanter dès l’âge de 7 ans devant toute la famille, debout sur la table, en slip rouge. Madame Abittan aurait pu écrire un livre intitulé «  Comment traumatiser mon fils en dix leçons », avec entre autres chapitres « perdre mon fils dans un grand magasin ». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Ary soigne bien sa mère dans son spectacle…

Mon avis : Avec My Story, Ary Abittan nous propose un spectacle très différent du précédent, A la folie. Laissant totalement de côté sa galerie de personnages et ses sketchs, il nous offre un stand-up très autobiographique. Si, personnellement, je le trouve irrésistible de drôlerie dans le premier registre, j’ai compris les raisons qui l’ont amené à écrire ce nouveau seul en scène. C’était pour lui un passage obligé, plus risqué certes, mais nécessaire. En effet, justifiant le titre de ce spectacle, Ary se livre devant nous à une véritable introspection. On comprend rapidement son besoin de mettre son âme à nu. En nous racontant son enfance, en mettant ses parents en scène, en dévoilant sa vie privée, son mariage, son divorce, sa sœur, ses trois filles, il voulait partager avec nous son intimité. C’est courageux, osé, inattendu, mais psychologiquement primordial. My Story est le sas de décompression qui va lui permettre d’atteindre un nouveau palier et le libérer pour ses prochains spectacles. Il fallait qu’il se débarrasse de tout cela et nous le confie pour pouvoir enfin s’affranchir.


Mais rassurez-vous. Ary Abittan reste Ary Abittan. C’est un conteur, un bateleur hors pair (pas hors père). Il a l’art de tourner en dérision ses problèmes les plus intimes… Silhouette affutée, très élégant, sourire ravageur, voix de stentor, il est visiblement heureux d’être de nouveau face au public. Il occupe la scène pendant une heure et demie avec une débauche d’énergie époustouflante. Incroyable comme il bouge ! On dirait que ses jambes ne lui appartiennent pas, qu’elles sont incontrôlables, indépendantes de son corps.
N’hésitant pas à afficher sa fragilité et à assumer son désarroi face à sa filiation, à ses relations homme-femme, à ses rencontres amoureuses, à l’infidélité, il choisit de s’en amuser et, en nous prenant à témoin, de nous faire rire avec. Ary, qui possède déjà un incroyable capital sympathie, le renforce encore. Nous sommes en empathie avec lui. Ses doutes, ses questionnements, nous les partageons.


Mené tambour battant, son spectacle est un modèle de communication et d’interaction. Il joue avec la salle. Et le public, victime consentante, se fait complice. Champion de la rupture, il ne cesse de nous surprendre. En plein milieu d’un délire tonitruant, il s’arrête, prend une voix grave et se livre à une réflexion chargée de sens dont il tempère l’émotion en lui collant l’étiquette France Culture… Ou alors, soudain, il pousse une beuglante, interprète une chanson, se livre à un exercice de gymnastique… Il s’autorise deux petits clins d’œil à son précédent spectacle en convoquant brièvement l’ineffable Michel Varuk ou en jouant un extrait d’un de ses meilleurs sketchs, T’es ou ?... De même se sent-il un peu obligé de consacrer une petite parenthèse de reconnaissance en rappelant tout ce qu’il doit sur le plan de la popularité au succès du film Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?

My Story est un spectacle que l’on n’attendait pas ; du moins sous cette forme. Il confirme néanmoins la virtuosité, la sympathie et la générosité de l’humoriste. Il nous dévoile également une sensibilité que l’on n’imaginait pas lorsqu’on le voit faire le pitre sur les plateaux de télé. Ce one-man show est bien plus subtil qu’il n’y paraît. On rit tout le temps et, en même temps, il y a un double niveau de lecture qui donne à réfléchir un tantinet. Finalement, ce n’est pas si facile que ça d’être Ary Abittan…

Gilbert « Critikator » Jouin


jeudi 23 février 2017

C'est Noël tant pis

Comédie des Champs Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau / Franklin-Roosevelt

Texte, mise en scène et chansons de Pierre Notte
Costumes de Colombe Lauriot-Prévost
Lumières d’Aron Olah
Scénographie de Natacha Le Guen de Kerneizon

Avec Bernard Alane (le père), Romain Apelbaum (Nathan), Brice Hillairet (Tonio), Sylvie Laguna ou Marie-Christine Orry (la mère), Chloé Olivères ou Juliette Coulon (Geneviève)

L’histoire : Farce féroce autour de Noël : la famille explose en vol, le tout fait des étincelles. Pierre Notte s’empare de notre rite judéo-chrétien préféré. Et c’est un carnage.
Les guirlandes débloquent, les plombs sautent, la grand-mère disparaît. On attend Noël, on espère la paix sur la terre et l’accalmie en famille. Rien de vient. Le père installe les boules du sapin et refuse la faveur sexuelle que la mère lui offre. Ça commence mal ; ça ne finira pas mieux…

Mon avis : Ouille, ouille, ouille… Quelle pièce ! Quels dialogues ! Quelles prestations d’acteurs !
C’est Noël tant pis… Dans ce titre, tous les mots sont importants. « Noël », d’abord. C’est la fête familiale par excellence, le jour où les hommes de bonne volonté sont censés faire la paix (du moins selon saint Luc). Or, là, nous serions plutôt dans l’évangile d’André Gide : familles, je vous hais ! C’est dans cet esprit qu’intervient le fameux « tant pis ». En effet, là où les ressentiments devraient faire une pause au profit des beaux sentiments tels que l’amour filial et l’amour dans le couple, c’est tout le contraire qui se produit. On apporte les cadeaux et les victuailles, mais ils sont empoisonnés. On devrait se dire des mots doux, mais on choisit les invectives. Ce devrait être une belle fête de famille, mais ça prend le chemin d’une défaite de famille… Alors, tant pis. Ce sera mieux la prochaine fois.


Le ton est donné dès le début. Le père qui tente maladroitement de décorer le sapin se fait encore plus enguirlander que le conifère. Devant son refus de succomber à une petite gratification sexuelle, la mère, un tantinet humiliée, ouvre grand les vannes de la récrimination et des reproches. Le ton est acerbe, les mots sont trempés dans du vitriol… Ce sont donc un père indécis, bougon et lunaire et une mère acariâtre et querelleuse que découvrent à leur arrivée les deux garçons du couple, Nathan et Tonio ainsi que l’épouse de ce dernier, Geneviève, surnommée aimablement « la pièce rapportée ». La simple scène de ménage du début se métamorphose en empoignade collective. Rien ni personne n’est épargné. L’expression « laver son linge sale en famille » prend ici tous son sens et tout son sel. Ou plutôt son poivre tant les propos sont violents.

En plus, la mère de la mère est au plus mal. On est plus proche d’un trépas annoncé que de la fête de la Nativité. D’autant que qui dit décès pense héritage. L’appât du gain exacerbe encore plus les dissensions. Les règlements de compte se multiplient. Ça tourne au jeu de massacre. Il n’y a plus une once de tendresse. C’est le désamour en héritage. Les mots sont féroces, perfides, cyniques. Lorsqu’on a un reproche (souvent très futile) à faire à quelqu’un, on le lui assène une première fois, puis on y revient, on touille, on avive la plaie. C’est insupportable pour la personne visée. On en arrive tout logiquement à un paroxysme d’agressivité. Cris, insultes, courses-poursuites, jets de projectiles… Tout est bon pour se comporter méchamment.


Et pourtant… Peut-être faut-il réussir à vider d’abord sa bile, son fiel, son aigreur pour nettoyer son cœur. Et, une fois qu’on y a fait place nette, on redécouvre ce diamant pur qu’est l’affection. Et puis surtout, peut-être faut-il en venir à la pire extrémité, au point de non-retour du désespoir pour réaliser combien on tient à ses proches. Au sens propre comme au figuré on peut dire que ça dépend d’un électrochoc.

C’est Noël tant pis est une pièce où un humour noir et grinçant mais jubilatoire règne en maître. Son thème va bien au-delà du conflit des générations. Il traite des rapports humains en général, mais dans cette cellule la plus réduite et la plus synthétisée qu’est la famille… Les dialogues les plus vachards et les situations les plus cataclysmiques sont servis par un quintette de comédiens absolument remarquables. Second degré, hypersensibilité, exaltation, ils savent tout faire passer. Sur le plan de la composition, c’est du très haut niveau. On hurle de rire et, à la seconde suivante, on est étreint par l’émotion. Bien sûr, il faut être ouvert et disponible pour goûter à sa juste valeur cette fable truculente et passionnée. Car le plat principal de ce Noël-là, c’est une dinde fourrée à l’explosif…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 17 février 2017

Silence, on tourne !

Théâtre Fontaine
10, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 48 74 74 40
Métro : Blanche / Saint-Georges / Pigalle

Une comédie de Patrick Haudecoeur et Gérald Sybleiras
Mise en scène par Patrick Haudecoeur
Décors de Jean-Michel Adam
Costumes de Juliette Chanaud
Lumières de Marie-Hélène Pinon
Bande-son et bruitages de François Peyrony

Avec Isabelle Spade, Philippe Uchan, Patrick Haudecoeur, Nassima Benichou, Jean-Pierre Malignon, Stéphane Roux, Véronique Barrault, Adina Cartianu, Gino Lazzerini
Musiciens : Patricia Grégoire, Jean-Louis Diamant, Jean-Yves Dubanton

L’histoire : Une équipe de cinéma a investi un théâtre pour le tournage d’un film. Aujourd’hui, on tourne la séquence du mari trompé qui interrompt une représentation pour tuer l’amant de sa femme. Au cours du tournage, on va découvrir que le producteur est véreux, que le réalisateur, amoureux de la jeune actrice et dévoré par la jalousie, s’est promis de démasquer son rival pour lui faire la peau. L’éternel second rôle, quant à lui, est prêt à toutes les crapuleries pour faire décoller sa carrière et l’assistant-réalisateur doit ménager les uns et les autres d’autant qu’il rêve de réaliser son premier film avec la jeune actrice dans le rôle principal…

Mon avis : Succès garanti ! Une fois encore la mécanique théâtrale parfaitement huilée de ce bidouilleur fou qu’est Patrick Haudecoeur fonctionne à merveille.
Quand on connaît ses précédentes créations, et plus particulièrement Thé à la menthe ou t’es citron ?, on sait à peu près parfaitement à quoi s’attendre. Et malgré tout, tout en restant dans le même registre, il réussit encore à nous surprendre et à nous faire hurler de rire. Les ressorts sont simples : sous le prétexte de nous faire assister à l’enregistrement d’une scène de tournage, il réunit une bande de comédiens tous plus déjantés les un(e)s que les autres et il les lâche dans un scénario où rien de ce qui devrait logiquement arriver ne se passe.


Chacun de ses personnages est spécial. Chacun a quasiment une double personnalité car il doit essayer de composer à la fois avec la tâche professionnelle qu’il doit accomplir et les aléas de sa vie personnelle. Tous deux étant en permanence totalement imbriqués. En ce sens, alors qu’ils nous paraissent complètement loufoques, ces personnages possèdent un profil psychologique très finement dessiné. Ils sont tout le temps dans le double « Je » et dans le double jeu.
Cette réunion de bras cassés, tour à tour exaltés, déprimés, agressifs, sournois, menteurs, mytho, jaloux, arrivistes, et j’en passe, est on ne peut plus réjouissante. Tous les comédiens sont excellents car ils ont laissé dans leur loge tout amour-propre. Ils se foutent royalement de leur quant-à-soi. Ils jouent de leur médiocrité avec un tel naturel qu’ils ne sont jamais ridicules. Ils sont tellement vrais qu’ils en deviennent touchants et que l’on ressent pour eux plus d’attachement que de moquerie.


Le casting de ce tournage lamentable est parfait. Autour ce génial hurluberlu qu’est Patrick Haudecoeur, il se dégage un réel esprit de troupe. Ça a l’air de partir dans tous les sens, or c’est formidablement maîtrisé. Les gags sont millimétrés. Ils nous surprennent sans cesse. La salle hoquète littéralement de rire. Comique de répétition, cascades, effets spéciaux, objets incontrôlables, bagarres, numéro de claquettes, poème improbable, répliques incisives… Pris au cœur d’un véritable cartoon interprété en live, nous sommes en décalage et en jubilation permanents.


Difficile de mettre un comédien en exergue tant chaque personnage est essentiel à la dramaturgie. Ils sont vraiment tous épatants. Petites mentions spéciales néanmoins à Patrick Haudecoeur, à la fois maître de cérémonie et premier assistant empêtré avec ses ambitions d’auteur et ses sentiments ; à Stéphane Roux, impayable en rayonnant invisible ; à Véronique Barrault, tornade autoritaire et seul élément solide de l’équipe de tournage ; à Philippe Uchan absolument irrésistible dans le rôle du producteur odieux, veule et totalement égocentré…

Lorsqu’on voit l’ambiance qui règne dans la salle, lorsqu’on assiste à la folle interaction existant entre la scène et le public, on ne peut que prédire à Silence, on tourne ! le même succès qu’à Thé à la menthe ou t’es citron ?...

Gilbert « Critikator » Jouin