samedi 14 octobre 2017

Thomas VDB "Bon chienchien"

Sentier des Halles
50, rue d’Aboukir
75002 Paris
Tel : 01 42 61 89 95
Métro : Sentier

Vendredi et samedi à 20 heures

Présentation : Pourquoi lire les livres en entier ? Que doit-on crier entre les morceaux pendant un concert ? Est-ce que c’est grave d’avoir un survêtement qui sent le tabac ? A-t-on vraiment besoin de mettre des DJ partout ? Attend-on une réponse quand on demande à son chienchien « Qui c’est le pépère ? » Est-ce qu’un bébé ça doit manger tous les jours ?
Le djihad pourrait-il s’organiser uniquement avec des jeux d’eau ?
A bientôt 40 ans, Thomas VDB ne lésine plus quand il s’agit de poser les questions essentielles…

Mon avis : Franchement, le spectacle de Thomas VDB est inracontable. Ça a l’air de partir dans tous les sens, il passe sans vergogne du coq à l’âne, et pourtant tout se tient. Il y a certes quelques thèmes principaux qui émergent comme la musique (le rock et le classique), Internet, la culture, la paternité… mais ils les traite d’une telle façon qu’aucun ne constitue un véritable sketch. Il effleure un sujet, passe à un autre, revient sur le premier, s’embarque dans une digression… En fait, il nous raconte sa vie, mais vue par le petit bout de la lorgnette. Jamais de plan large. Chez lui, tout est dans le détail, dans l’anecdote, dans le ressenti. Il adore mettre la loupe sur des futilités, des petites situations qui lui posent problème, qui l’agacent. Il est très sensible à des broutilles, à des petits riens qui l’interpellent et qu’il cherche à comprendre. Il de déclare d’ailleurs à plusieurs reprises : « J’ai besoin de savoir ».


VDB a la désinvolture véhémente. Il s’indigne pour des insignifiances. Avec son timbre de voix si particulier, ce phrasé qui n’appartient qu’à lui, ce débit haché et cette gestuelle impétueuse, il nous prend à témoins de ces petits faits qui lui encombrent le quotidien. N’attendez pas de lui de grandes envolées sur la politique ou la société, lui tout ce qui l’intéresse, c’est l’accessoire. Il n’y a chez lui aucune agressivité, aucune méchanceté, aucun cynisme. Il se complaît dans une forme de marginalité. Chez lui, le diable est dans le détail, dans le comportement et dans les allégations de ses potes. Il s’ingénie à tenter d’analyser le pourquoi de petites phrases banales du genre « J’ai préféré le bouquin » à propos de l’adaptation cinématographique qui en a été faite sans être pour autant capable de l’expliquer. C’est là tout son génie.


Capable de nous faire rire avec n’importe quoi – c’est un vrai talent - il joue avec les évidences, jongle avec les ellipses, excelle dans les formules à l’emporte-pièce, distille quelques notes d’absurde, pratique sournoisement la mauvaise foi. Avec son irrésistible faconde, il pratique sans cesse l’autodérision. Il se connaît bien, il ne se fait pas de cadeau tout en restant quand même assez complaisant avec lui-même. Il est comme un grand gamin qu’un rien révolte et qu’un rien amuse ; il a aussi une appétence très prononcée pour la farce, surtout si elle est de mauvais goût et pour les images un tantinet saugrenues. Il nous livre beaucoup de lui, de son intimité, ce qui le rend d’autant plus sympathique. Tout simplement parce qu’il est proche de nous.


Pendant une heure et quart, Thomas VDB nous offre un véritable feu d’artifice qui ne décolle pas plus haut que le ras des pâquerettes. Il est naturel, il est lui-même, il ne surjoue jamais et il nous met dans sa poche avec son flot de banalités réjouissantes. Son stand-up est unique. Il a une voix, une bouille, un physique, une énergie qui n’appartiennent qu’à lui et qui le rendent si singulier. Hier soir, la petite salle voûtée du Sentier des Halles était pleine à craquer. Le public ne s’y trompe pas : il fait bon partir et voyager dans l’univers volontairement étriqué de Thomas VDB. D’autant que, mine de rien, il nous donne pas mal à réfléchir sur la sottise, la puérilité, voire la vanité de l’existence. Finalement Bon chienchien nous laisse quelques os à ronger…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 13 octobre 2017

Pomme "A peu près"

Polydor / Universal

Une Pomme est tombée sur ma tête… Exactement comme cela est arrivé à Isaac Newton.
Quelle force d’attraction ! Après avoir savouré son album plusieurs fois, j’estime avec une relative « gravité » que Pomme est un des plus beaux fruits de la chanson française de ces dernières années.
Pomme, c’est d’abord et avant tout une voix. Mais quelle voix ! J’en ai encore les oreilles en compote. C’eût été un sacrilège qu’elle n’utilisât point cet organe exceptionnellement rare pour ne pas le mettre au service de la chanson. Sa voix est fruitée (bien sûr), pleine, voluptueuse, incroyablement mélodieuse… C’est une voix qui a du « sex apple ».


La première chanson m’a scotché. Et pas « A peu près ». Complètement. Passées les premières notes, passé l’effet de surprise, on tombe sous le charme de cette voix qui ne ressemble à aucune autre ; on est décontenancé et séduit par ce phrasé si particulier, cette façon unique de prononcer certains mots, de les découper, d’en faire traîner les syllabes ; on est troublé par ces décrochements, ces murmures, ces brisures, cette vaporosité éthérée, cette sensualité naturelle et primesautière, cet entrelacs de force et de fragilité… Sincèrement, la voix de Pomme est hors norme. C’est comme un instrument de musique qu’on vient d’inventer et que l’on a magnifié en lui donnant quelque chose d’humain.

J’ai bien lu et écouté les treize titres qui composent cet album. Une phrase découverte en exergue dans un coin du livret m’a donné une clé de lecture : « A peu de choses près, voici mon âme. J’ai tout dit plus ou moins »… « Plus ou moins » dans un album qui s’intitule A peu près sans pour autant tomber dans l’approximation est un tour de force. A sa décharge, on peut dire qu’elle est si jeune qu’elle manque encore un tantinet de vécu. Heureusement pour elle. Et pour nous. Elle en a encore des choses à vivre, donc à dire. Pourtant, en dépit de son jeune âge, elle chante des sentiments très matures. Dans La Lavande, son titre apparemment le plus personnel, elle se livre énormément. Une phrase en dit long : « Ma peau n’est pas si jeune, elle connaît les adieux »…
On a donc un joli panorama de sa personnalité. Bien qu’elle ait fait appel à des auteurs différents, son album dégage une réelle homogénéité. Il y a beaucoup d’audace dans les textes. L’amour et la mort (Eros et Thanatos) s’y côtoient aimablement. La jeune femme a visiblement soif d’absolu. Elle ne fait pas dans la demi-mesure.


J’ai remarqué – est-ce voulu on non – que certaines chansons pouvaient s’écouter comme des suites. Par exemple, Adieu mon homme pourrait être la suite de La Gare. De même que De là-haut pourrait être la suite de La Lavande.
Dans Comme si j’y croyais, faussement candide, on comprend qu’elle n’est dupe de rien… Dans Même robe qu’hier, elle évoque une aventure d’un soir. Ce n’est en tout cas pas ce partenaire éphémère qui mérite qu’on dise de lui Ce garçon est une ville… Il y a aussi des histoires de filles (Pauline, On brûlera), un aveu de complexes (De quoi te plaire), une analyse obsessionnelle et quasiment clinique de l’insomnie (Ceux qui rêvent)…

Il y a tant à raconter sur cet album ! Dire que ses arrangements sont fouillés est un doux euphémisme. Il y a plein de couleurs et de climats différents. C’est parfois hyper dépouillé et, parfois, ça frise le symphonique.
Bref, A peu près est une totale réussite. Un album qui trouble et qui fait plaisir. Mais, surtout, quelle voix !!!

Gilbert « Critikator » Jouin

mardi 10 octobre 2017

Francis Huster "N'abandonnez jamais, ne renoncez à rien"

Cherche Midi
206 pages
18 €

« L’accomplissement sera le privilège de ceux qui prendront leurs désirs pour la réalité »…
Vaste projet que nous propose Francis Huster dans cet ouvrage !
Francis est un combattant. Il est pour moi la synthèse entre Cyrano de Bergerac, un guerrier qui ne reculait devant rien ni personne, et Don Quichotte le chevalier idéaliste et généreux. Deux héros qui ont du panache.
Francis Huster est un homme engagé, un citoyen de ce monde dont il est un observateur sensible et avisé. Il est incapable de rester indifférent à quoi que ce soit et ses prises de position, parfois abruptes, sont le plus souvent frappées du sceau du bon sens… Si je fais référence à Cyrano et à Don Quichotte, ce n’est pas fortuit. Dans cet ouvrage dont, c’est à souligner, le titre est un alexandrin, Huster nous incite à « redevenir des combattants et à « réhabiliter l’esprit d’aventure ».
Déjà, à la base, il faut préciser une chose : il n’est dupe de rien. Il sait bien que « la vie n’est pas spécialement belle » et qu’« elle est même souvent moche ». Il ne tombe pas dans un angélisme béat. Car ce n’est pas parce qu’il est lucide sur la brutalité de ce monde qu’il ne faut pas renoncer à l’épanouissement personnel. Bien au contraire !

Tout au long de ces 200 pages, utilisant énormément l’impératif, il est dans l’exhortation. Francis ouvre grand les vannes de sa révolte et l’eau qui s’en écoule n’est pas tiède. En fait, il nous remonte carrément les bretelles. C’est un passionné et son écriture le démontre. Il a le sens de la formule, de la phrase qui frappe et se complaît à jouer avec les mots. Il les aime tellement les mots ! Il parvient même parfois à succomber à un petit travers : exagérer un tantinet rien que pour le plaisir d’un bon mot. Voir un comédien émettre des sentences à « l’emporte-pièce », c’est tout de même paradoxal !
Ce livre est un mode d’emploi. D’emploi de soi d’abord. Puis de soi par rapport aux autres et à la société. Tout en assumant son intention philosophico-pragmatique, il ne nous fait pas du Francis austère. Loin de là. Il est bien plus dans l’encouragement et le conseil que dans la critique ou le mépris. En nous secouant ainsi, en nous incitant à garder les yeux bien ouverts, et en nous recommandant d’être nous-même, il nous tire vers le haut.


Je me suis essayé à compiler quelques phrases-clé qui, d’après moi, résument la pensée de l’auteur :
Il faut commencer par s’aimer soi-même ; oser être soi ; donner libre cours à ses instincts ; avoir le goût de l’exploration, du risque, de la nouveauté ; ne pas avoir de regrets ; s’abandonner au plaisir de la transgression ; pour savoir vivre, il faut être joueur ; lutter contre la résignation ; savoir accueillir l’imprévu ; il incombe de laisser une trace ; les rieurs sont les enchanteurs du monde (en cela, il m’a fait penser à « Au nom de la rose »)…
J’ai juste relevé une petite contradiction, due sans doute à son enthousiasme chronique. Lorsqu’il déclare « N’attends rien des autres ; ils finiront par te suivre… ». Si ces fameux « autres » se fient à ses recommandations, s’ils recherchent leur épanouissement en osant être eux-mêmes, il est inconcevable qu’ils puissent devenir des suiveurs ! Dans l’absolu, si chacun suit les préceptes hustériens, il ne devrait plus exister de suiveurs…

Enfin, tout au long de ce livre, en fil rouge, il y a un personnage dont la vie vient en illustrer le titre « N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien », c’est Molière. Inutile de préciser que Francis Huster est un fervent « Moliérolâtre »… Molière et Jean-Baptiste Poquelin, indissociables mais séparables, sont pour lui l’exemple parfait de l’accomplissement de soi à travers leur exigence du vérité et leur « désir illimité de liberté »… Il y a de superbes pages sur l’homme et sur le dramaturge.
En conclusion, je m’amuserai un petit pastiche qui, hélas, n’est pas emprunté à Molière mais à Corneille, mais qui pourrait synthétiser l’exhortation de Francis Huster à prendre son destin en main :
Et aux âmes burnées
La valeur n’attend pas
Le nombre des années

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 6 octobre 2017

Les Jumeaux "On n'est pas là pour vendre des cravates"

L’Archipel
17, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tel : 01 73 54 79 79
Métro : Strasbourg Saint-Denis

Spectacle écrit et interprété par Christopher et Steeven Demora
Mis en scène par Pascale Osterrieth

Présentation : Les Jumeaux ont une révélation à faire… En attendant, Dupont et Dupond infiltrent une mosquée, un lion devient végétarien, des mamies deviennent dealeuses, Steeven se lance dans le one man show et Christopher Nolan rencontre un Ch’ti à Dunkerque…
De son côté, Sarko se consacre entièrement à la carrière de Carla, ce qui lui laisse pas mal de temps libre…

Mon avis : Entre le délire complètement frappadingue du Gros Diamant du Prince Ludwig au Gymnase et le numéro de duettistes parfaitement abouti des Jumeaux hier soir à L’Archipel, mes zygomatiques, très sollicités, ont passé une excellente semaine.

Les Jumeaux, Steeven et Christopher, je les avais remarqués lors de leurs passages à l’émission On n’ demande qu’à en rire. Chacune de leurs apparitions – et elles avaient été légitimement nombreuses – m’avait séduit. Je n’avais pu hélas assister à leur premier spectacle. C’est donc avec beaucoup d’envie que je me suis rendu au théâtre de l’Archipel pour les découvrir enfin dans la longueur.
Très sincèrement, la réponse a largement répondu à mon entente. Leur prestation a été en tous points conforme à ce que j’attendais d’eux. Ils sont vraiment excellents. Dans tous les domaines. Leur écriture est précise, ciselée, efficace ; sans aucune scorie ou digression inutiles, elle va à l’essentiel. Avec un sens très aigu et un emploi judicieux de la (bonne) vanne, chaque phrase est conçue pour provoquer le rire… De plus, leurs sketches, déjà remarquablement troussés et construits, sont bonifiés par leur talent de comédiens. Très à l’aise avec leurs corps, rompus à l’exercice du mime, jouant à la perfection avec différents timbres de voix et avec les accents, ils peuvent se permettre de se lâcher sur la gestuelle et les mimiques. A l’instar de leurs textes, leur jeu est précis, alerte, et toujours infiniment drôle.

Photo : Kobayashi

Steeven et Christopher sont élégants, tant dans leurs costumes que dans leur attitude. Leur humour est fin, jamais vulgaire, jamais méchant. Gentiment iconoclastes, ils caricaturent, ils égratignent, ils balancent… Et puis, leur atout le plus important, celui qui fait paradoxalement leur singularité, c’est d’être deux. Et, qui plus est… jumeaux ! Ces deux-là font vraiment la paire. C’est fascinant de voir double sans avoir rien bu d’autres que leurs paroles. Dans « jumeau », il y a jeu de mots ; leur gémellité est propice au ping-pong verbal, aux effets miroirs, à une complicité sans faille. Et comme ce sont de vrais jumeaux, ils monogigotent en stéréo.

Leur spectacle, très visuel, contient une dizaine de sketches donnant lieu à autant de créations de personnages et de thématiques différentes. Distillés sans aucun temps mort, ils sont tous vraiment bons. Je serais bien en peine d’indiquer lequel m’a le plus plu. Ils sont tellement variés qu’on ne peut pas les comparer. Je citerai néanmoins la subtile dimension philosophique que contient le sketch sur les lions et le joli moment de poésie que nous offre Steeven faisant l’apologie de leur Nord natal.
Leur répartition des rôles est impeccable. Steeven est très à l’aise dans les personnages féminins, les incarnations animalières et les pitreries. Il est un peu l’Auguste, la fonction de clown blanc étant dévolue à Christopher qui, lui, est formidablement doué pour les imitations (tant vocales que physiques) ou pour endosser une personnalité (le metteur en scène de one man show, Christopher Nolan). Leur duo, parfaitement huilé, fonctionne admirablement.

Photo : Kobayashi

Tout au long de leur spectacle, sympathiques et bienveillants, Steeven et Christopher sont très proches des spectateurs. Ils les sollicitent, jettent leur dévolu sur le plus vieux et le plus jeune, les questionnent, les provoquent. Ces interventions, intelligemment menées, produisent quelques heureuses ruptures ; comme autant de joyeux petits moments récréatifs.

Si je ne veux rien révéler du contenu de leurs dix sketches, dont il faut souligner la qualité des chutes (ce qui est le plus difficile), pour vous en laisser découvrir tout le sel, je tiens quand même à mettre le dernier en exergue car il est leur plus personnel. C’est un sketch chanté dans lequel, s’accompagnant d’un ukulélé, ils évoquent avec plein d’humour et de tendresse le test de fraternité qu’ils ont passé sept mois auparavant. Ils ne pouvaient pas finir sur une meilleure note, confirmant en cela que pour bien faire l’humour, il faut être (au moins) deux.

Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 4 octobre 2017

Maître Gims au Grévin

Lequel est le vrai ?
Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Tel : 01 47 70 85 05
Métro : Grands Boulevards


Hier soir, Maître Gims a fait, à 31 ans, sa grande entrée au Grévin. Il est le premier rappeur à figurer parmi l’aéropage des célébrités admises dans le célèbre musée. Entouré de sa femme, de son père, de ses amis, d’artistes avec lesquels il a collaboré ou qu’il produit, comme Vitaa, il a découvert son double de cire sur la scène du théâtre Grévin. Le visage caché par ses habituelles lunettes noires, il s’est montré visiblement impressionné et ému par la qualité de la réalisation du sculpteur Claus Velte qui, il est vrai, est ahurissante de ressemblance (voir photo).Après la cérémonie, sa statue, pour laquelle il a fourni ses propres vêtements, est allée rejoindre la cohorte de « Ceux qui dorment les yeux ouverts » : Michaël Jackson, son idole, Madonna, Lady Gaga, Mick Jagger, Katy Perry… On peut donc l’y découvrir dès aujourd’hui, « Ciré comme jamais »…

Gilbert "Critikator" Jouin

Le Gros Diamant du Prince Ludwig

Gymnase Marie-Bell
38, boulevard de Bonne Nouvelle
75010 Paris
Tel : 01 42 46 79 79
Métro : Bonne Nouvelle

Une pièce de Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields
Mise en scène par Gwen Aduh
Adaptation française de Miren Pradier et Gwen Aduh
Décors de Michel Mugnier
Costumes d’Aurélie de Cazanove
Lumières de Hugo Oudin
Musique de Gabriel Levasseur
Création sonore de Baptiste Chevalier Duflot

Avec Jean-Philippe Bêche (Chuck Davis, officier de police), Aurélie de Cazanove (Marilyn, guichetière à la City Bank), Pierre Dumur (Le stagiaire), Lionel Fernandez (Mitch Ruscitti, malfrat), Jean-Marie Lecoq (Valentin Troisgros, banquier), Miren Pradier (Caprice Troigros, arnaqueuse), Pascal Provost (Sam Monaghan (Pickpocket), Nicolas Reynaud (Bob Cooper, maton)
Les musiciens : Jean-Baptiste Artigas (Piano, chant), Julien Pouletaud (Contrebasse, basse, chant), Aidié Tafial (Batterie), Xavier Ferrand (Piano)

L’histoire : C’est l’Amérique des années 50, avec des musiciens en live, des matons pas futés, des taulards en cavale, un pickpocket trop honnête, une amoureuse peu fidèle, des amants pigeonnés, un voyou abruti, un banquier colérique, un policier frimeur, une mère poule qui couve autre chose que des œufs, et Warren Slack, le plus vieux stagiaire des USA.
Qui va arnaquer qui ?
Le Gros Diamant du Prince Ludwig, une pièce où on s’aime comme dans Chantons sous la pluie, où on frémit comme chez Tarantino, où on retient son souffle come dans Ocean’s Eleven et où on rit comme chez les Marx Brothers…


Mon avis : Ce « Diamant » est un pur bijou de comédie burlesque taillé pour provoquer une avalanche de rires, de fous rires et d’étonnements en tous genres…
Qu’est-ce que j’ai pouffé ! Mais, qu’est-ce que j’ai pu pouffer ! J’avais déjà été emballé par la dinguerie frénétique des Faux British, et bien, je me suis largement autant éclaté devant cette nouvelle création tout aussi inspirée, déjantée, surprenante, bourrée de gags et d’effets et tout aussi généreusement interprétée.
Comme je le signale en préambule, on ne peut pas voir Le Gros Diamant du Prince sans rire. Si, vraiment, vous voulez tout oublier pendant près de deux heures, courez vite au Gymnase, vous allez y passer un moment absolument décapant. Ce spectacle est, à tous les niveaux, d’une richesse et d’une inventivité incroyables.



Il y a d’abord les comédiens. Cette brochette d’hurluberlus prêts à tout y compris au pire est absolument époustouflante. Un théâtre qui s’appelle « Le Gymnase » est l’endroit idéal pour servir de cadre à quelques performances physiques dignes des plus grands athlètes. En effet, la débauche est ici autant verbale que physique. C’est de la haute voltige. Il y a plusieurs séquences où les dialogues appartiennent carrément au domaine de la virtuosité (entre Chuck Davis et Cooper, au début, dans la prison ; ou entre Caprice et Mitch dans leur échange au talkie-walkie…). Certains d’entre eux se livrent également à de véritables acrobaties défiant parfois même les lois de la gravité (mais de la gravité qui fait rire !).


Il y a dans Le Gros Diamant du Prince Ludwig d’authentiques moments d’anthologie qui nous font ouvrir tout grands les quinquets tout en sollicitant imparablement nos zygomatiques. Je pense entre autres à la séquence de la chambre à coucher de Caprice, au numéro « frégolinesque » étourdissant auquel se livre Sam quand il endosse la personnalité du père de la demoiselle, à la scène où Warren (comédien en caoutchouc) se fait rudoyer par monsieur Troigros et Mitch, au tableau de la chambre forte (qui m’a rappelé le film Topkapi, en beaucoup moins sérieux cependant), ou la scène de bureau avec totalement « vertigineux » impliquant monsieur Troigros et Warren (mais je vous en laisse la surprise car c’est du jamais vu au théâtre).


J’insiste sur l’accumulation volontaire de ma part d’adjectifs aussi forts que « surprenant », « généreux », « décapant », « incroyable », « époustouflant », « étourdissant », « ahurissant »… Ce spectacle, très visuel, les provoque. Car, en plus de la qualité des dialogues, du jeu débridé des acteurs à la fois clowns et acrobates, il faut souligner l’ingéniosité de la mise en scène et la créativité des effets spéciaux et des gags. Quel travail de répétitions a dû être fourni en amont pour obtenir une telle perfection et réussir à tenir un rythme aussi effréné tout en réalisant des prouesses physiques aussi millimétrées !

Je voudrais encore en dire plus, parler des portes qui claquent, des claques qui claquent, des coffres et des placards qui sont utilisés à d’autres fins, des volatiles providentiels, des changements de décors à vue opportunément accompagnés par des musiciens stylés (A ce propos, prévoir des lunettes de soleil pour pouvoir apprécier leurs vestes à paillettes scintillantes), des musiciens qui n’hésitent pas non plus à faire de la figuration…

Vous l’aurez compris, j’ai été réellement ébloui par ce spectacle burlesque. Ebloui, tout simplement parce que ce Gros Diamant est vraiment brillant !...

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 30 septembre 2017

Fausse note

Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 35 02
Métro : Madeleine / Havre Caumartin / Auber

Une pièce de Didier Caron
Mise en scène par Didier Caron et Christophe Luthringer
Décor de Marius Strasser
Lumières de Florent Barnaud
Costumes de Christine Chauvey
Son de Franck Gervais

Avec Christophe Malavoy (Léon Dinkel) et Tom Novembre (Hans Peter Miller)

L’histoire : Nous sommes au Philarmonique de Genève dans la loge du chef d’orchestre de renommée internationale, Hans Peter Miller.
A la fin d’un de ses concerts, ce dernier est importuné à maintes reprises par un spectateur envahissant, Léon Dinkel, qui se présente comme un grand admirateur venu de Belgique pour l’applaudir.
Cependant, plus l’entrevue se prolonge, plus le comportement de ce visiteur devient étrange et oppressant. Jusqu’à ce qu’il dévoile un objet du passé…
Qui est donc cet inquiétant monsieur Dinkel ? Que veut-il réellement ?

Mon avis : Pour sa première pièce dramatique, Didier Caron a fait fort, très fort. Jusqu’à présent, il nous avait séduits avec des pièces de mœurs chorales dans lesquelles il glissait subtilement de sérieuses réflexions, cette fois il réduit considérablement la voilure en ne convoquant que deux acteurs sur scène. L’exercice était délicat car il ne pouvait pas se reposer sur le nombre et distraire notre attention avec un ou deux personnages plus amusants que les autres. Là, il s’agissait d’étayer, d’apurer, de gratter la chair au plus près de l’os… Que Didier Caron se coltine au drame n’a en fait rien de surprenant. C’est une suite et un désir logiques. Déjà, dans Le Jardin d’Alphonse il avait abordé quelques thèmes plus profonds comme la relation parents-enfants et les comportements passés inavoués… Il est donc en parfaite cohérence intellectuelle.


Fausse note est une réussite totale. Tant dans sa construction, dans la psychologie de ses personnages et dans ses dialogues. Il nous place dès le début dans un état d’esprit où la curiosité se le dispute au malaise. On sent tout de suite que la visite Léon Dinkel (Christophe Malavoy) n’est pas anodine. Il est trop patelin, trop poli, trop doucereux, trop flatteur pour être sincère. On voit bien qu’il a une idée derrière la tête, on sent venir le coup fourré. Et le moment qu’il a choisi est le plus opportun car Hans Peter Miller (Tom Novembre) est trop fatigué, trop pressé de rentrer chez lui et trop obnubilé par sa récente promotion pour être sur ses gardes. Il est donc très facile pour Dinkel de jouer avec ses nerfs et de le manipuler.

Progressivement, grâce à des informations livrées au compte-gouttes, Dinkel se fait à la fois de plus en plus précis et de plus en plus mystérieux. Si bien que le suspense ne cesse de grandir jusqu’à devenir oppressant tant pour nous que pour ce « pauvre » Miller. Pourtant, la suite est totalement prévisible. Nous ne sommes pas idiots : on devine que c’est le passé en la personne de Dinkel qui vient de frapper à la porte de sa loge. On pressent que la guerre et le nazisme ne sont pas encore très loin pour cette génération.


Au fur et à mesure que les éléments du puzzle se mettaient en place, on voyait poindre une tragédie ancienne, indélébile. Mais la force de Didier Caron est de ne pas nous emmener au dénouement en ligne droite. Il s’ingénie à brouiller les pistes ou, plutôt, à brouiller les sentiments de l’un et de l’autre. Il nous embarque dans une direction puis, soudainement, il en prend une autre, nous laissant décontenancés. On a à peine le temps de comprendre sa logique, qu’il nous sème de nouveau sur le chemin de la compréhension. Il est pervers le garçon ! En fait, il agit sur nous de la même façon, avec le même machiavélisme que Dinkel vis-à-vis de Miller. Il est comme un pêcheur ; il nous a ferrés, et profitant de ce que nous sommes accrochés bien solidement, il laisse parfois un peu de mou pour nous détendre et, sans prévenir, il nous redonne un grand coup de tension dans les branchies. Bonjour le confort intellectuel ! Car, jusqu’au bout, Dinkel et lui vont nous balader…


Fausse note est un formidable jeu de piste(s), un affrontement en huis-clos particulièrement stressant. Personnellement, j’ai songé plusieurs fois au thème de Il était une fois dans l’Ouest et à la confrontation entre Henry Fonda et Charles Bronson.
C’est là qu’il faut parler de la double prestation de Christophe Malavoy et Tom Novembre. Quelle performance d’acteurs !.Christophe Malavoy joue tout en nuances et sobriété. Il est sûr de son fait, totalement habité par la mission qu’il s’est fixée, il a préparé son plan on ne peut plus méthodiquement. Dans cette bataille, c’est lui qui possède tous les as. Alors, il peut se permettre de la jouer avec un certain flegme. Plus Miller s’énerve, plus il est calme. L’opposition de styles est frappante… En revanche, le jeu imposé à Tom Novembre est bien plus complexe. Il doit être sans cesse en réaction. Il passe par tous les états d’âmes : agacé, contrarié, impatient, en colère, désorienté, impuissant, résigné, vicieux, vaincu… Il est impressionnant dans tous les registres. A la fin, il nous livre une composition qui nous laisse complètement scotchés au fauteuil.
Ce binôme de comédiens est confondant d’authenticité.

Fausse note nous offre une partition parfaite, remarquablement écrite, composée et interprétée. Elle aborde des thématiques aussi fortes que la responsabilité, la relation père/fils, le rapport à la foi (superbe diatribe à ce propos dans la bouche de Dinkel), la vengeance, le pardon, la résilience… Il est interdit d’en dévoiler la fin, ou plutôt les fins, car Didier Caron nous trimballe jusqu’au bout.
Même le titre, Fausse note, donne lieu, vous le verrez, à plusieurs interprétations. En tout cas, elle mérite un10 sur 10.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 29 septembre 2017

Petites Reines

Editions du Cherche Midi
Broché / 272 pages
19 €

Auteur : Jimmy Lévy

Présentation : Deux femmes aux antipodes du monde, de l’âge, du siècle, de l’humanité, de la survie.
Une adolescente impubère, dans sa tribu primitive aux confins du désert, lutte pour échapper à la tradition sacrificielle qui pèse sur elle depuis sa naissance.
Une vieille dame indigne sur une plage californienne, au crépuscule de son existence, s’acharne à étouffer sa mémoire et à endiguer les marées de souvenirs qui refluent inexorablement.
Deux petites reines, deux tours en feu…

Mon avis : Voici un roman aussi insolite que passionnant. Et très original à plusieurs titres. D’abord par sa construction ; chacune des deux héroïnes s’exprime en alternance. Si bien que chaque chapitre est pour le lecteur un nouveau rendez-vous de plus en plus prenant. Dès le début, l’auteur nous agrippe et on n’a de cesse de savoir ce qui va se passer dans le prochain. Elles sont terribles ces deux Petites Reines ! Chacune dans son genre est vraiment particulière et exceptionnelle.
Ensuite, il y a l’écriture. Alors là, chapeau bas monsieur Lévy ! Le style est alerte ; parfois fait de phrases courtes, de phrases coups de poing et de phrases plus longues destinées aux explications et aux descriptions. Le vocabulaire est riche et précis, le langage très imagé, l’humour dévastateur.
Dès les premières lignes, dès les premiers mots, j’ai été littéralement scotché. Le premier chapitre est un pur délice d’humour noir où un réalisme cru se le dispute avec une véritable candeur. Sincèrement, j’ai rarement lu un texte aussi surprenant et fascinant. Anoua, la Petite Reine, nous embarque dans un monde qui nous est totalement étranger. Un monde d’une rare cruauté mais que, à l’image de la narratrice, on finit par accepter parce que c’est la règle dans cette tribu que l’on devine africaine.

Et puis, encore tout décontenancé par ce qu’on vient de lire, on aborde le deuxième chapitre et là, on fait connaissance avec Queenie. Autre personnage, autre style. Queenie c’est une vieille dame sciemment et volontairement indigne. Elle est horriblement cynique, systématiquement impitoyable, délicieusement truculente. C’est une vraie harpie ! Et puis, peu à peu, on découvre ses failles. Encombrée par ses souvenirs, elle a tellement la trouille qu’ils reviennent la hanter que tous les moyens lui sont bons pour tenter de les refouler…


Nous sommes embarqués sur les rails de ces deux destins si dissemblables. Bien que cela nous semble irréalisable, on se demande tout au long si ces diables de parallèles vont finir par se rejoindre. Jimmy Lévy entretient un subtil suspense en ne nous livrant que par bribes de nouvelles informations. C’est très malin. Et horripilant. On est en décalage permanent, en porte-à-faux. A priori, elles n’ont rien en commun ces deux Petites Reines. L’une, Anoua, est au début de son existence, et on va la voir grandir et partir à l’aventure. Elle est constamment dans l’action, la subissant ou la provoquant selon les rencontres et les événements … La seconde, Queenie, est au crépuscule de sa vie. Elle est plus dans la réflexion car ses projets – et elle en a de sérieux – sont évidemment à court terme.


Je suis persuadé que, dans une vie antérieure, Jimmy Lévy a été femme ! Sinon, comment pourrait-il exprimer aussi précisément les arcanes de la pensée féminine. Il a le talent de nous faire s’attacher à ces deux révoltées. On tourne vite les pages pour savoir ce qu’il va advenir d’elles. Et puis on y revient, uniquement pour goûter tout le sel de cette écriture si personnelle, si concrète, si foisonnante. Jimmy Lévy est un vrai écrivain, une plume rare. Je suis sincère. Je ne dis pas ça parce que je le connais depuis longtemps. Mais là, il m’a complètement bluffé. Le premier chapitre m’a mis KO debout. C’est une véritable découverte, un pur enchantement. Malin, brillant et sans concession. Un OLNI (un Objet Littéraire Non Identifié)…

Non à l'argent !

Théâtre des Variétés
7, boulevard Montmartre
75002 Paris
Tel : 01 42 33 09 92
Métro : Grands Boulevards

Une pièce de Flavia Coste
Mise en scène par Anouche Setbon
Scénographie de Sophie Jacob
Costumes de Juliette Chanaud
Lumières de Jean-Luc Chanonat
Musique de Michel Winigradoff

Avec Pascal Légitimus (Richard), Claire Nadeau (Rose, la maman), Julie de Bona (Claire), Philippe Lelièvre (Etienne)

L’histoire : Pourquoi continuer à s’engueuler dans une HLM quand on peut enfin s’engueuler dans un château ? Richard, qui tourne le dos à 162 millions, va devoir s’expliquer ; et plus vite que ça ! Sa femme, sa mère et son meilleur ami ne le lâcheront pas.
La soirée risque d’être agitée…

Mon avis : Cette pièce a provoqué en moi un sentiment mitigé. J’ai ressenti comme une espèce d’effet yo-yo. C’est-à-dire une succession de hauts et de bas. Cette sensation vient en fait uniquement de son écriture.
Disons-le tout net : sans la performance formidable de ses comédiens, je crois que j’aurais décroché. Bien sûr, il n’est pas aisé d’écrire une pièce sur ce thème (le refus d’un très gros gain au Loto) sans éviter les clichés et les lieux communs. Alors, en dépit de quelques fulgurances de bon aloi, l’intrigue tourne un tantinet en rond.
Mais, heureusement, il y a les comédiens.
Ils sont tellement justes dans leurs personnages respectifs que chacun de nous peut se projeter en eux et comprendre leurs réactions. En effet, on se sent tous impliqués. Comment réagirions-nous si nous étions d’un côté à la place de Richard et, de l’autre, à celle de Claire, Rose ou Etienne ?



A tout seigneur tout honneur : Pascal Légitimus. Il est le pivot de la pièce, celui par qui la discorde arrive. Pensez, il vient d’apprendre à sa mère, à sa femme et à son meilleur ami qu’il a décidé de ne pas empocher les 162 millions d’euros qu’il a gagnés au Loto !... A force d’explications, Richard réussit à se montrer convaincant. Philosophiquement parlant, les arguments qu’il avance sont tout à fait acceptables… La prestation de Pascal Légitimus est sans défaut. Son plaidoyer, sa "Loto critique", sont solide (« Je suis un homme comblé », « L’argent est devenu une fin alors que c’était un moyen », « Ça fout les relations en l’air »)… Il n’y a rien à redire. Son jeu est sobre et tout en finesse. S’il avait eu le malheur de surjouer, on serait tombé dans la caricature. Or, tout au long de la pièce, son personnage reste parfaitement crédible. Mieux, en dépit de son entêtement à refuser le chèque, son choix, son utopie et sa dignité forcent le respect. Et on ne peut que ressentir beaucoup de sympathie pour la fierté de ce cerf acculé par un trio de fauves qu’il a rendus féroces. Son jeu est si précis qu’il nous fait oublier l’humoriste. Une superbe performance.

Même avis en ce qui concerne Julie de Bona pour ce qui est de la justesse de jeu dans le rôle de Claire. On comprend ses réactions, jusque même les plus extrêmes (à propos de son bébé entre autres). Toutes ses attitudes sont logiques. Ses colères, ses cris, ses indignations, qu’elle compense parfois avec quelques chatteries et flatteries pour faire infléchir son idéaliste de mari, sont tout à fait cohérents. Energique, virevoltante et sautillante, sans pour autant perdre une once de son charme, elle fait preuve d’un sacré tempérament. Un sans faute !


Philippe Lelièvre va en surprendre plus d’un avec son personnage d’Etienne, le meilleur ami et associé de Richard. Pour tous ceux qui, comme moi, l’ont adoré quand il était « Toujours givré », il révèle un éventail de comédien extrêmement large. Comme Pascal Légitimus, il a laissé au vestiaire son costume de comique. Il fait toujours rire, certes, à travers quelques phrases bien percutantes, mais il sait aussi nous émouvoir lorsqu’il se livre par exemple à cette jolie tirade sur l’amitié. Il ne tire jamais la couverture à lui pour faire son numéro ; il se fond avec beaucoup de rationalité et de crédibilité dans le collectif. Il est excellent de bout en bout.

Et puis il y a Claire Nadeau, dans le rôle de Rose, la vieille maman indigne. Elle est tout simplement magnifique. Flavia Coste, l’auteure, a placé dans sa bouche les répliques les plus hilarantes, les plus dévastatrices. Elle réussit la performance d’être continuellement drôle pendant une heure et demie, avec sa gestuelle si particulière et ses mimiques désopilantes. En mère délurée, un peu désabusée et souvent cynique, elle accomplit un numéro de grande classe. Il ne faut pas la lâcher des yeux tant son jeu est inventif. Il suffit d’entendre les commentaires des spectateurs à la sortie pour comprendre combien ils ont été foldingues de sa démonstration.

Avec deux artistes rompus au one man show comme Lelièvre et Légitimus qui démontrent qu’ils possèdent également au plus haut l’esprit de troupe, Non à l’argent ! est une pièce très agréablement chorale. La complicité qui unit ce quatuor passe largement la rampe et fait plaisir à voir. Grâce à leur jeu irréprochable, ils sont capables de faire un succès de cette pièce douce-amère, qui traite le blé en merde et met l’oseille en coin.

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 15 septembre 2017

Gérémy Crédeville "Parfait (et encore je suis modeste)

Théâtre du Marais
37, rue Volta
75003 Paris
Tel : 01 71 73 97 83

Seul en scène écrit par Gérémy Crédeville
Mis en scène par Benjamin Guedj, Stéphane Casez

Présentation : Il aurait pu faire de la radio mais, hélas, il n’avait pas le physique pour…
Dans Parfait (et encore, je suis modeste), Gérémy Crédeville nous prouve que l’élégance peut côtoyer le trash à travers le personnage de G., caricature du beau gosse qui pense que tout lui réussit, qui caresse des rêves d’Olympia comme on caresserait un cheval gentil. Ah oui, il y a aussi de l’absurde dans ce spectacle…

Mon avis : Gérémy Crédeville, un vent venu du Nord pour apporter beaucoup de fraîcheur dans le domaine du stand-up… Gérémy ? Oui, vous avez bien lu. Gérémy avec un « G », un « G » comme gonflé, gracieux, goguenard, garnement, gommeux, gondolant, grivois, gaulois, gaguesque, galant… Non, pas galant ! Pas vraiment. Ou alors, il faudrait que la gent féminine soit particulièrement maso.
Quand je parle de fraîcheur, je pense aussi à nouveauté. Depuis trente ans, j’en ai vu arriver des humoristes. Tout de suite, on décèle s’il y a un vrai potentiel, une forte personnalité, un ton, du fond, de l’originalité, pour leur prédire une longue carrière… C’est le cas de Gérémy Crédeville. Il nous cueille dès le début. Sa première demi-heure est un véritable feu d’artifices.


D’abord, il est servi par son physique GBB : grand, beau, blond. Ajoutez à cela un timbre de voix grave, profond, velouté, enjôleur, une voix qu’il s’amuse souvent à rendre aigue pour créer un dialogue avec un personnage féminin… Gérémy ne nous prend pas en traître. Tout est dit dans le titre de son spectacle : Parfait (et encore je suis modeste). Alors, il y va à fond. Pratiquant en permanence l’abus de confiance (en lui), il ne fait pas dans la demi-mesure. Il n’y peut rien, c’est comme ça ; c’est à prendre ou à lécher (comme une vitrine attrayante). Ebouriffé autant qu’ébouriffant, ce garçon a tous les talents. J’ai rarement entendu autant de trouvailles dans un stand-up. Comédien accompli, excellant dans la pratique du mime, il sait tout faire avec son corps et avec son visage.


Cette qualité d’expression(s), il la met toute entière au service d’un texte particulièrement ciselé et abouti. Images aussi audacieuses qu’irrésistibles, blagues à jet continu, digressions loufoques, apartés impertinents, sens de la répartie avec le public, vocabulaire riche et précis, autodérision réjouissante, saine gaillardise, petits crochets en absurdie … délicieusement irrévérencieux, il est tout à la fois le chevalier paillard, un pédant de Molière, Jean-Pierre Marielle dans Les galettes de Pont-Aven, Jean-Paul Belmondo dans Le Magnifique… Parfois, on même l’impression qu’il est plusieurs !

Je ne veux pas dévoiler toutes les arcanes de ce seul en scène absolument jubilatoire. J’y ai vraiment pris plus d’une heure de plaisir, tant pour l’originalité des vannes, la valeur du texte et la qualité du visuel.
J’ai ri, j’ai re-ri, et gérémy ça tout au long du spectacle.
Je prends aujourd’hui tous les paris : ce garçon se hissera très vite sur la scène de l’Olympia.

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 11 septembre 2017

Sylvie Vartan "La plus belle pour aller chanter"

La plus belle pour aller chanter
Editions Gründ
Collection « Passion Musique »
Auteur : Benoît Cachin
Format : 215 x 280
288 pages
Prix : 29,95 €

Sylvie Vartan, 73 ans, 56 ans de carrière, fait partie intégrante de notre vie.
C’est une Panne d’essence en 1961 qui, paradoxalement, l’a conduite sur l’autoroute du succès. Depuis, ses chansons ont jalonné notre existence. Certaines sont définitivement installées dans le répertoire du grand juke-box de notre patrimoine artistique : Si je chante, La plus belle pour aller danser, Par amour par pitié, 2’35 de bonheur, Comme un garçon, La Maritza, J’ai un problème, Qu’est-ce qui fait pleurer les blondes ?, Nicolas, L’amour c’est comme une cigarette

Sylvie Vartan, ce sont 64 albums, 1500 chansons, 40 millions de disques vendus.
Et bien ces 64 albums, Benoît Cachin les présente, les commente, les décortique, les analyse dans un magnifique ouvrage superbement illustré, La plus belle pour aller chanter. Chaque opus est accompagné de sa pochette originale et agrémenté d’une photo d’époque inédite ou rarement diffusée. Il faut rappeler que ces photos sont signées Jean-Marie Périer, Pierre et Gilles, Marianne Rosensthiel, Claude Gassian, pour ne citer que les plus prestigieux. De plus, Sylvie Vartan conclut chacune de ces décennies avec ses souvenirs de l’époque, ses rencontres avec les différents auteurs et compositeurs. C’est très riche en anecdotes rares. Ces cinq entretiens sous-titrés « Le regard des Sylvie », se dégustent comme autant de bonbons délicieusement acidulés.

Que ce soit sur le plan esthétique ou textuel cet ouvrage exhaustif est une totale réussite.

Tous les Copains vont irrésistiblement l’adorer. Ils vont ressentir à la lecture de chaque page au moins 2’35 de bonheur. Et comme il y a 288 pages ! Vous pouvez calculer le temps de pur ravissement qui vous est ainsi offert…

vendredi 8 septembre 2017

Calogero "Liberté chérie"

Liberté chérie
Polydor / Universal Music France


Liberté chérie : septième album solo de Calogero. 7… Chiffre symbolique s’il en est. Mais pour ce qui concerne Calogero, je ne retiendrai que les sept notes qui font la Musique. La Musique avec un « M » majuscule. La Musique qui nourrit un des titres-phare de ce nouvel opus, Je joue de la musique.
Sept albums en dix-huit ans, ce n’est pas une super production, mais c’est à chaque fois une production super. Super et superbe. En gros, il sort un CD tous les trois ans et, à chaque fois, c’est un événement.
Calogero… Je l’ai connu avec plein de cheveux ! Je l’ai rencontré pour la première fois le 22 mai 1990. Il allait sur ses 19 ans et il était le leader charismatique et angélique des Charts. Il était habité par la passion. Et comme il était déjà bourré de talent et d’inventivité, il était sûr qu’il ferait carrière. Mais, pour paraphraser Brassens, « Le talent sans le travail n’est qu’une sale manie »… Calo a bossé ; bossé dur, très dur pour atteindre cette forme de perfection qui fait que chacune de ses chansons, nous paraissant évidente, nous embarque imparablement, nous émeut, nous charme, nous donne à penser, nous distrait, nous réjouit.

Liberté chérie est un album particulièrement accompli. Toujours en référence à Tonton Georges, « y’a rien à jeter, sur l’île déserte il faut tout emporter ». Il n’a fait appel qu’à deux auteurs, deux sacrées plumes, qui savent faire sonner les mots et teinter la réalité de poésie : Paul Ecole pour huit chansons, Marie Bastide pour quatre (Pierre Riess n’intervenant que sur un seul). Il en ressort treize titres à la portée universelle, des titres qui nous touchent tous. Dans cet album, il y a surtout du positif, du lumineux et beaucoup d’humanité. Il y a juste ce qu’il faut de nostalgie légère et un zeste de mélancolie. C’est un dosage parfait. Et puis, comme toujours, il y a une vraie élégance.
Enfin, il y a la voix incomparable de Calogero. Il fait ce qu’il veut avec elle, il sait lui donner toutes les intonations. Tout comme il sait jouer de la musique, il sait jouer avec sa voix. Il n’interprète aucune chanson de la même manière. Il imprime à chacune une couleur vocale et un climat particuliers. Ses interprétations sont empreintes de sensibilité et d’intelligence. Si bien qu’aucun titre ne nous laisse indifférent.

1/ Voler de nuit est un clin d’œil appuyé à Antoine de Saint-Exupéry, pionnier de l’Aéropostale. Calogero n’oublie pas qu’il fut un temps, à la fin des années 80, un « petit prince » de la chanson. Sur une musique volontairement aérienne, cette chanson prend de la hauteur. Du ciel, tout s’uniformise, les inégalités s’effacent (« vu d’avion, on a l’air tous les mêmes ») ; il est plus facile ainsi de faire passer un message de paix et de solidarité.

2/ Je joue de la musique est une profession de foi, une déclaration d’amour à la Musique. Elle est tout pour lui : son refuge, son oxygène, son point d’ancrage. Bref, elle est toute sa vie, son âme sœur. Son refrain nous entre grave dans la tête et, à l’instar du bout de scotch du capitaine Haddock, on ne peut plus d’en défaire… Son amour pour la musique, il ne veut pas le vivre en égoïste, il veut le partager en une sorte de communion.

3/ 1987 n’est pas une année anodine. C’est l’année de naissance des Charts. C’est là que tout a commencé il y a trente ans. Pourtant, il n’y a aucune nostalgie (« Y’a rien que je regrette »). Au contraire, c’est frais, sautillant, léger. Et c’est truffé d’images, d’objets, de name dropping et d’actualités d’époque. Là aussi, il ne garde pas ses souvenirs pour lui seul car il interpelle celles et ceux de sa génération à grands coups de « Tu t’ souviens »…

4/ Julie est une chanson étonnante. Sur une musique martiale, percutante, elle raconte l’histoire d’une solitude, d’une vie étriquée. Scandée comme un métronome, elle rythme le temps qui passe. L’arrangement est aussi fort qu’original. Heureusement, la chanson se termine sur une petite lueur d’espoir. Nombre de jeunes femmes se reconnaîtront en Julie.

5/ Fondamental est ma chanson préférée. L’écriture est volontairement souchonienne. Ce titre résume ce qui remplit et habille une vie. Ce qui constitue notre bagage personnel : les odeurs, les chansons, les vêtements, les prénoms, les photos… tout ce qui nous a accompagné. C’est doux, émaillé de jolies sonorités et le refrain est magistral.

6/ A perte de vue fait également partie de mes gros coups de cœur. Poétique et tendre, cette chanson prend un aspect obligatoirement descriptif puisque le narrateur devient les yeux de l’auditeur. C’est par ses mots, ses images, que ce dernier peut se représenter un décor bucolique à souhait. Le titre prend ici tout son (double) sens. C’est une ode à la nature magnifiés par ce constat : « On ne voit bien qu’avec le cœur ».

7/ On se sait par cœur, c’est la complexité de la séparation mise en abîme. Le texte (de Pierre Riess), embelli par de jolies allitérations, est remarquable. Tout ce qui unit et peut désunir un couple y est jeté, brassé, analysé pêle-mêle avec, en leitmotiv, cette terrible épée de Damoclès que représente « le dernier pas ». Pas facile de savoir prendre la bonne décision…



8/ Premier pas sous la lune est elle aussi chargée de symboles. Contrairement à Voler de nuit, nous sommes cette fois au ras des pâquerettes. La seule solution pour essayer de prendre de la hauteur, c’est de se lever, d’avancer un pied, puis l’autre et de se lancer dans la vie, d’oser partir à l’aventure et, pourquoi pas, dans l’espace.

9/ Comment font-ils, pour moi, rejoint et complète On se sait par cœur. Cette fois-ci le thème de la séparation est vu de l’extérieur. En prenant en compte l’érosion du temps qui passe dans un couple, existe-t-il des recettes pour le faire durer ? Sur une mélodie lancinante, défilent toutes les questions que l’on se pose à ce sujet. Et, hélas, il n’y a pas de réponse.

10/ Le baiser sans prénom vient en deuxième position dans l’ordre de mes préférences. Quelle belle écriture et quelle jolie mélodie. Sur une valse qui tourne comme un manège est évoqué le souvenir d’un baiser. Mais quel baiser. C’est LE baiser ; le baiser idéal parce que magnifié par son côté unique et éphémère. Amplifiée par le fantasme, l’interprétation est pleine de tendresse. Et quel refrain !

11/ Liberté chérie est un superbe hommage à Paris et à ses amoureux. Tout de suite, j’ai pensé à Doisneau (surtout après le Baiser) et, évidemment, il arrive dans le troisième couplet. Dans cette chanson, Paris est représentée comme la capitale de l’amour. L’amour y est partout. Le moindre endroit, le moindre quartier suinte l’amour. C’est une chanson qui pourrait y booster encore plus le tourisme !

12/ Ma maison est construite un peu dans le prolongement de Fondamental. C’est du moins le même état d’esprit puisqu’on y évoque la force des souvenirs. Mais elle est encore plus personnelle (autobiographique ?). Elle est d’une terrible force suggestive. Dans cette maison vide et abandonnée, avant, il y avait de la vie, il y avait des enfants qui riaient, il y naissait des rêves… Il y a tant de tendresse dans la voix de Calo !

13/ Le vélo d’hiver est une touchante évocation d’un endroit dédié au sport et à la fête qui est devenu par les pulsions maléfiques du destin le symbole d’une tragédie innommable : la déportation. Marie Bastide y évite brillamment l’écueil du pathos. Elle a su habilement s’attarder sur ce qu’il y avait de festif sans s’appesantir sur ce qu’il y a eu de dramatique. Mais en terminant sur cette image elle rend son trait bien plus fort. C’est bien de terminer l’album sur cette chanson forte.

Gilbert "Critikator" Jouin