vendredi 12 janvier 2018

Enooormes !

Théâtre Trévise
14, rue de Trévise
75009 Paris
Tel : 01 45 25 35 45
Métro : Cadet / Bonne Nouvelle / Grands Boulevards

Spectacle musical écrit par Alyssa Landry et Emmanuel Lenormand
Musique de Thierry Boulanger
Mis en scène par Emmanuel Lenormand
Costumes de Benjamin Lefèvre
Décors de Christophe Auzolles

Avec Anaïs Delva (Mia), Cécilia Cara (Capucine), Marion Posta (Barbara) ou, en alternance, Claire Pérot (Mia), Dalia Constantin (Capucine), Magali Bonfils (Barbara)

Présentation : C’est l’histoire de trois femmes. En cloque. Trop glauque. Avec un polichinelle dans l’ tiroir. Trop « vieille histoire ». Avec une brioche au four. Trop chaud. Elles ne sont pas pour. Enceintes et, bientôt… énooormes !
Aidées de seize chansons, elles vont nous confier leurs angoisses, leur impatience, leurs joies. Choisir un prénom pour le bébé, apprendre à changer une couche, supplier pour des fraises, vanter la péridurale… Tout cela avec humour, charme et séduction.
A partir du moment où elles apprennent leur grossesse jusqu’à l’accouchement, bien des choses vont se passer. Un compte à rebours est lancé. Plus que six mois ; quatre mois ; trois jours ; deux heures avant l’arrivée de Monsieur Bébé. Seront-elles prêtes ? Bébé sera-t-il là à l’heure ?
Vivons ces neuf mois en leur compagnie afin de tout savoir…

Mon avis : Alphonse Allais avait affirmé sous forme de calembour que « La mère rit de son arrondissement ». C’est certainement le cas pour certaines femmes, et c’est tant mieux, mais il ne faut surtout pas en faire une généralité. On ne réagit pas toujours de la même façon lorsque l’on apprend que l’on a réussi avec succès un test de grossesse… C’est le cas de Barbara (Marion Posta), Capucine (Cécilia Cara) et Mia (Anaïs Delva), trois très bonnes copines, qui apprennent simultanément qu’elles ont « un polichinelle dans le tiroir ».

Enooormes !, avec trois « o » (« Occupé, comme leur ventre ; « Organique », pour tout ce qui s’y passe à l’intérieur ; « Osée », car on y appelle un chat un chat) est une pièce intéressante parce que, sous le couvert de la légèreté, elle frise parfois le documentaire. Les auteurs sont parvenus à nous amuser et à nous émouvoir en enfantant une comédie – à forte connotation musicale - sur un thème aussi vieux que le monde : la grossesse. Je crois que c’est la toute première pièce résolument obstétricale à laquelle j’assiste. En effet, on suit nos trois héroïnes depuis le jour où elles sont informées qu’une petite graine a germé en leur sein jusqu’à leur accouchement. Pendant neuf mois, donc, nous sommes les témoins de leurs états d’âme, nous assistons à leur évolution physique, nous vivons avec elles les conséquences à la fois physiologiques et psychologiques que leur état entraîne ; elles évoquent également des problèmes plus pratiques comme le choix du prénom, la pose des couches, les préparatifs de l’accouchement et l’option ou non de la péridurale… Tout y est !
Mais tout cela elles le racontent en fonction de leur mentalité, de leur vécu et, bien sûr, de l’implication du géniteur.


La pièce est drôle parce que les caractères des jeunes femmes sont totalement différents. Barbara, c’est la working girl doublée, en raison de son métier, d’une fashion victime. Dotée d’un sacré tempérament, elle est cash, exubérante, sceptique et pragmatique… Mia est plus discrète, plus en retenue. C’est une femme libre et indépendante qui cache sa fragilité en jouant les fatalistes et en se montrant un peu trop sûre d’elle… Et puis il y a Capucine. C’est quelque chose. Elle est romantique, catholique pratiquante (sa patronne doit être Sainte Nitouche) bref, c’est une ravie de la crèche. Conventionnelle et naïve, elle positive systématiquement.
Liées par une complicité et une amitié sans faille, elles peuvent tout se dire, tout se confier, y compris leurs désagréments les plus intimes (n’est-ce pas Mia ?). Et elles s’échangent en toute franchise leurs appréhensions, leurs peurs, leurs doutes, mais aussi leurs espoirs et leurs exaltations. Si le fond se veut sérieux parce que réaliste, les dialogues sont toujours drôles, excellement servis par trois comédiennes pleines d’énergie, de talent et de justesse et à la personnalité bien tranchée.


La construction de la pièce est simple car elle se compose d’une succession de saynètes ou de tableaux présentés dans l’ordre chronologique. En revanche, sa mise en scène est extrêmement bien travaillée. Utilisation de projections, d’accessoires, rôle important des voix off, scènes et chansons plus ou moins longues. Car, dans Enooormes ! il y a des chansons !
En effet de ces trois enceintes, naturellement, il sort du son… Un son tour à tour mélodieux, bluesy, rock’n’roll, jazzy, mélancolique. Lorsqu’elles chantent ensemble, leurs voix s’harmonisent parfaitement. C’est du miel pour nos trompes d’Eustache. Par moment, j’avais l’agréable sensation de retrouver l’ambiance vocale des meilleures comédies musicales américaines des années 50.
Chacune a son moment de bravoure. Capucine avec sa démonstration burlesque de l’utilisation des couches ; Barbara lorsqu’elle danse et joue avec un manteau vide d’occupant ; l’interprétation particulièrement émouvante de Mia dans une chanson intitulée « Seule ». Elles sont vraiment épatantes toutes les trois, chacune maîtrisant à merveille son registre. Mention particulière toutefois à Cécila Cara, dont le personnage est quand même un peu plus étoffé et fouillé que les autres. Elle nous révèle une fantaisie et un sens de l’humour qui, pour ceux qui ne la connaissent pas, est inattendu. Sa palette de jeu s’est encore élargie. Il y a en elle un petit côté Audrey Hepburn pas encore assez exploité. Alfred Hitchcock l’aurait adorée.

Comme son nom l’indique, Enooormes ! est une pièce gonflée, parfois crue, toujours distrayante, interprétée finement et malicieusement par trois pas très sages femmes aussi douées en comédie qu’en chant. Osons le néologisme : Barbara, Capucine te Mia sont rois exquises « partu-riantes »…

Gilbert « Critikator » Jouin






samedi 6 janvier 2018

Raphaël Mezrahi "Ma grand-mère vous adore !"

Théâtre Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Tel : 08 99 23 33 77
Métro : Grands Boulevards

Ecrit et interprété par Raphaël Mezrahi

Présentation : Il y a deux ans, dans un supermarché, alors qu’il faisait ses courses, Une file magnifique de 26 ans s’approche de Raphaël Mezrahi et lui dit : « ma grand-mère vous adore ! ». Une fois la déception passée, il se dit que ce serait un super titre de spectacle.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Pendant plus d’une heure et demie, il raconte des anecdotes improbables sur sa vie et sur toutes les rencontres incroyables qu’il a pu faire. Le tout ponctué de vidéos qu’il a proposées à la télé et qui ont été refusées (vous comprendrez - ou pas - pourquoi)…

Mon avis : Raphaël Mezrahi est un être à part dans l’audiovisuel français. Il n’entre dans aucun code établi. Il est dans son monde. Et lorsqu’il nous y invite, comme c’est le cas actuellement au Théâtre Grévin avec Ma grand-mère vous adore !, c’est pour nous proposer une sorte de rendez-vous en terre inconnue. Je dis bien « terre » car Raphaël Mezrahi, en dépit des apparences, n’a rien d’un lunaire. Il a les pieds et la tête bien enracinés au sol. Pendant deux heures, hôte débonnaire et facétieux, il joue les guides pour nous entraîner dans une galerie à nulle autre pareille.


Si Pierre Desproges nous bousculait et nous amusait avec ses Chroniques de la haine ordinaire, Raphaël Mezrahi, lui, nous propose plutôt ses « Chroniques de l’amour ordinaire ». Il aime les gens, surtout les petites gens. Et plus particulièrement les mamies. Il est en totale empathie. Suivi en permanence par son fidèle cameraman, Loïc, il pratique une forme d’ethnologie sociale en partant à la recherche de personnages d’autant plus saugrenus et loufoques qu’ils sont eux-mêmes, qu’ils sont vrais. Leur disponibilité, leur implication et, surtout, leur incroyable gentillesse nous font rire, certes, mais jamais d’un rire moqueur ou cynique. Ils ne provoquent chez nous de qu’indulgence et bienveillance.


Le seul en scène de Raphaël Mezrahi est tout entier placé sous le double signe du sourire et de la tendresse. Il n’y a aucune méchanceté chez lui. Et encore moins chez son double, le journaliste « professionnel » Hugues Delatte, très présent dans le spectacle… Sa cousine, Dolorès Boutboul me l’a d’ailleurs confirmé : Raphaël est consciencieux, sensible, il s’intéresse à son prochain, il le respecte et il l’aime. Le hic, c’est qu’il n’interviewe pas sur les sentiers battus. Il a le micro buissonnier. Il n’aime rien tant que de sortir des chemins balisés pour s’aventurer dans des endroits qui ne l’attirent que lui. Et il y déniche des petites pépites qui n’ont de valeur qu’à ses yeux. Il a ceci de paradoxal qu’il réussit le tour de force de donner de la vie au vide. Et de nous fasciner avec ça.

A travers des entretiens, des reportages, des micro trottoirs, des porte-à-porte, il nous entraîne dans son monde insolite, absurde, dérisoire mais profondément humain. Sa marginalité est voulue, assumée. Mais c’est aussi un faux naïf car son œil malicieux montre qu’il n’est dupe de rien. C’est ce qui fait sa force. Il sait que le monde est loin d’être rose mais il a délibérément choisi de n’en partager avec nous que les aspects les plus drôles, les plus légers et les plus tendres.

Gilbert « Critikator » Jouin


mercredi 3 janvier 2018

Suzanne, la vie étrange de Paul Grappe

Théâtre de l’Hôpital Bretonneau
23, rue Joseph de Maistre
75018 Paris
Tel : 06 58 32 26 06
Métro : Lamarck / La Fourche / Guy Môquet
Du 11 au 14 janvier (jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30, dimanche à 17 h 00)

Une pièce écrite et mise en scène par Julie Dessaivre
Librement inspirée de « La garçonne et l’assassin » de Danièle Voldman et Fabrice Virgili
Décor de Nicolas Roy
Costumes de Marie-Armelle Bloch
Lumières de Matthieu Tricaud
Création musicale d’Edouard Demanche
Avec Eloïse Bloch, Edouard Demanche, Constance Gueugnier, Zacharie Harmi, Léa Rivière

L’histoire : 1915. Paul Grappe déserte de front. De retour à Paris, il cherche une solution pour vivre. Libre. La police traque un homme ? Il sera une femme !
Pendant dix ans, aidé de Louise, son épouse, il est, aux yeux de tous, la charmante Suzanne. Mais, même maquillé, il demeure un mari possessif et violent.
La compagnie Rosa Rossa s’empare de cette histoire vraie et entremêle drame, humour et musique.

Mon avis : Je ne peux que vous encourager vivement d’aller découvrir cette pièce. D’abord, il y a l’endroit ; insolite : une salle de théâtre au sein d’un hôpital. Dépaysement garanti.
Mais surtout il y a la pièce qui y est donnée. Il ne faut pas beaucoup de temps aux comédiens pour nous attraper par les sentiments. D’autant que l’histoire qu’ils nous racontent est tirée d’un fait divers réel. Quand la réalité se teinte si joliment de fiction, on ne peut qu’être captivé, car concerné. Devant nous s’ébattent – et se battent – de vrais gens. Des gens comme nous quoi.


Comme Paul Grappe, on aurait peut-être pris la tangente du front pour échapper à l’horreur. Il en faut du courage pour déserter car, après, il faut survivre dans la clandestinité. Pour éviter un double enfermement : son corps d’homme recherché par la maréchaussée et le confinement dans le petit appartement qu’il partage avec son épouse, il devient Suzanne. Avec elle, il connaît la liberté, la griserie du danger, le pouvoir de la séduction et la débauche. La boisson aidant, Paul et Suzanne ont de plus en plus de mal à cohabiter. Impossible dans un tel dilemme d’échapper à la schizophrénie et à la violence.


Ce mélodrame qui se déroule il y a tout juste cent ans a de troublants accents d’actualité. On pense à ces femmes qui ont enduré les coups de leur conjoint durant des années et qui, par désespoir, se muent en meurtrière de leur bourreau. Comme Louise, elles ont défrayé la chronique. Comme Louise, elles ont droit, malgré tout, à notre compréhension, voire à notre indulgence.


Raconté comme ça, on se demande si cela vaut la peine de se déplacer pour assister à un drame. Eh bien oui ! Et même en courant car on rit énormément tout au long de la pièce. Remarquablement construite, elle nous fait vivre tout un éventail d’émotions. On passe du saugrenu au cruel, du cocasse à la répulsion, de la légèreté à l’agressivité, de la poésie au réalisme. On est troublé, amusé, révolté, secoué. Bref, il n’y a que de l’humain là-dedans...  La mise en scène est habile, maline, efficace. On passe d’un tableau à un autre avec vivacité, sans s’encombrer de fioritures. Un meuble qui change de place, un changement de costume, le tour est joué. On ne va qu’à l’essentiel. La bande son, enlevée, entraînante, vient contrebalancer les moments les plus âpres. On est dans la Vie. La vraie.

L’histoire, pour remarquablement construite qu’elle soit, ne saurait nous happer avec autant de vigueur sans la virtuosité des comédiens. Qu’est-ce qu’ils sont bons ces cinq-là ! Ils savent tout faire ; interprétant parfois plusieurs personnages, leur naturel est époustouflant. Aucun sur-jeu, que du naturel. C’est du théâtre bio.
On sort de l’Hôpital Bretonneau complètement revigoré. Ce spectacle devrait être remboursé par la Sécurité Sociale !

Gilbert « Critikator » Jouin